Phalkan : l’architecte et le poseur de bombes

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Deux jeunes artistes lausannois exposeront leurs œuvres ce week end à Morges. Deux amis aux créations originales et très différentes qui ouvrent à des réflexions intéressantes sur l’art d’aujourd’hui. Rencontre avec Raphaël Rapin et Serkan Altug Camyurdu.

Raphaël (R), qui a une formation de graphiste, présente des séries de sérigraphies. 6 séries dont 4 en noir et blanc, limitées à 30 exemplaires de chaque. Serkan (S) a une licence universitaire et exposera des tableaux peints selon différentes techniques. Pour lui, la démarche est différente. Il n’a pas suivi de cours et dit que l’art ne l’intéresse pas, mais qu’il le fait ! Voici un petit compte rendu de notre longue conversation philosophico-technique sur leur travail, leur passion.

                                                     

LBB : Y a-t-il un thème dans vos œuvres ?

R : Je n’ai pas vraiment de thèmes. L’originalité se marque dans ma technique. Je fais du pointillisme sur des grands formats. Mes inspirations viennent notamment du tatouage. Je suis dans une recherche de style. Je suis graphiste, mais j’avais besoin de développer l’autre partie. Je suis en phase d’expérimentation. Mes inspirations viennent de l’histoire de l’art que j’ai étudié aussi à l’ECAL mais également de Marx Ernst et d’autres. Je suis inspiré autant du graffiti en 3D que de l’art d’il y a 5 siècles ! L’inspiration est large, cela vient de tout ce qui me parle. Mon trip, c’est la répétition des traits. Le pointillisme vient de là, je suis super méticuleux. Il me faut simplement une feuille de papier, ma main et un stylo ! Par le graphisme, branche que j’ai étudié à l’ECAL, il y a eu le passage d’une passion à une vocation. 

LBB : Depuis quand dessines-tu « sérieusement » ?

R : Je dessine sérieusement depuis 5 ans. Maintenant je veux pousser le truc. Je n’ai pas fini l’ECAL, je suis donc en autodidacte depuis 2008. Même si c’est une vocation, je dois taffer, il faut taffer pour créer. Et créer permet de découvrir des nouvelles choses. J’aime créer, peut-être que dans 5 ans, je ferai plus de la musique. J’ai besoin de m’exprimer. A côté de mon métier de graphiste, j’ai ce besoin de créer. Mon travail est abstrait, il n’a pas de vocation politique.

LBB : Et toi, Serkan, où trouves-tu ton inspiration ?

S : La pratique m’a influencé. Il n’y a pas de figuration. C’est par la non-forme que tu amènes une figuration. Il n’y a pas d’a priori. Pour moi, la peinture s’insère dans tout. Je suis comme un touriste. Il y a la création d’un événement à travers moi et un support. Les gens me découvrent à travers un support, ma peinture. Je suis influencé par la philosophie. J’essaie de traiter un sujet historique, philosophique, politique avec ce support. Il me pose des questions.
Mes œuvres sont accompagnées de poèmes, ils me donnent des couleurs, des atmosphères chromatiques. Par exemple, il y a des périodes où je faisais des tableaux noirs en correspondance avec mes poèmes. Une œuvre d’art devient une œuvre selon le contexte. Mais cela reste un travail individuel, je le rends social pour voir ce que cela peut m’amener.

LBB : Tu as déjà vendu tes tableaux ?

S : Oui, mais est-ce que c’est le but ? Non, car si tu n’en vends pas tu peux être déçu. Il faut voir ça positivement. Cela s’intègre dans un parcours qui n’est pas descriptif. Il faut sortir du mimétisme. Je ne fais pas des tableaux pour ressembler à quelqu’un, je ne veux ressembler à personne. A travers l’image, il s’agit de déhiérarchiser le regard. 
On vit dans des époques qui connaissent des guerres, des révolutions, la technologie, etc. Par rapport à une époque, comment on définit l’esthétique ? Que veut dire créer ? Chaque époque a ses repères, dépendant de nous et des autres. Je veux explorer les zones « para », on dit qu’on a tout fait, je n’y crois pas. 
De par les langues que je parle, français, italien et turc, je suis confronté à des clichés, des stéréotypes qui passent de l’un à l’autre. Je m’interroge sur le concept de culture, d’ethnie, d’identité. 
A côté, j’écris un livre, polydimensionnel, une sorte d’autobiographie. Je viens d’une famille de nomades, aucune génération n’a vécu avec la précédente. On peut dire que j’ai eu un parcours de vie politique. Je ne m’identifie pas à une ethnie mais à une région géographique, l’Anatolie. J’ai vécu à Istanbul, à Lugano et à Lausanne. 
Pour peindre, la fatigue m’inspire. Je peux peindre 3 jours sans dormir, sans manger. C’est comme une sorte de méditation. Et c’est dans l’informe qu’on trouve la forme. Les signes se mobilisent comme cela. C’est le contexte qui détermine l’œuvre, ce n’est pas les gens. J’explore, je ne dis pas que ce que je fais c’est de l’art. C’est de l’expression philosophique, sociologique. A côté de ça, je suis un être humain… Ma vie est un moment de création. La vie est réflexive.

R : Comme je disais, pour moi, je n’ai aucune prétention philosophique, je suis juste une sorte d’hyperactif du cerveau ! Et c’est clair, quand tu dessines, t’as tellement le temps de réfléchir. Je travaille à la défiguration, je casse la forme. Il faut donner des éléments pour que celui qui voit le tableau puisse voir une figuration, mais il peut aussi passer à côté. Je travaille pour le kiffe de l’œil. Je crois en l’imaginaire. Je kiffe le beau. Quand je suis devant un visu’, je vois une poésie irrationnelle. La philosophie est dans le geste. L’Homme occidental est dans le figuratif.

S : C’est clair, désormais, la compréhension est un « happy end », cela est induit dans la production de l’industrie culturelle. Et on veut pas de ça.

R : Finalement pourquoi je crée ? La vie qu’on te donne, c’est comme un bain moussant. Je veux pas de ça. Je m’inscris pas en révolutionnaire. J’ai commencé par la technique et je vais vers la philosophie. Avec Serkan, on a commencé chacun d’un côté de la montagne. Moi je kiffe juste la création. Je suis une sorte d’architecte, je construis.

S : Moi plutôt un poseur de bombes… Plein de dispersion !

R : En fait, comment tu choisis de passer ton temps, c’est un acte politique. J’ai une démarche artistique. Je me découvre en tant qu’artiste.

S : Pour Foucault ou Deleuze, il faut comprendre comment l’ordinaire se fixe et voir comment on sort de l’ordinaire. A travers un support, tu es artiste, à travers l’activité, cela devient de l’art.

Pour découvrir les créations de Raphaël et Serkan, passez ce week end à Morges, place du casino 2. Et en attendant, voici une sélection de quelques unes de leurs œuvres. (Infos sur : http://www.facebook.com/profile.php?id=1134963704#!/event.php?eid=155488017832009)

Raphaël:

                                                             

Serkan:
                                                 

                                                

                                              

                          

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