De là où je suis vol. 05 – Quand la cathédrale s’enflamme

Posté dans : Au quartier | 0
L’homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L’homme l’écoute sans ciller et parfois témoigne.

Pont Bessières / 31.12.2010 / 23h40. Dès la sortie de l’immeuble, on sent que quelque chose est différent. L’air semble plus léger et le froid a lâché prise. Nos corps emmitouflés se raidissent un bref instant, avant  de prendre le pli et d’obéir à la chaleur ambiante. Nos joues rougies peuvent enfin s’étirer sans mal au rythme des conversations et des rires. Nos paroles raisonnées et insensées s’élèvent vers les toits de la ville, formant de mystérieuses vapeurs qui, aussitôt expirées, se mettent à danser sans contrainte au rythme du vent. Le bruit des pas résonne. Ils viennent de toutes les directions et emplissent la ville d’une symphonie sereine et parfois désaccordée. Tout nous semble permis ce soir. La magie qu’on nous a annoncée devrait bientôt prendre effet.

Après quelques minutes à arpenter les rues, nous réalisons que ces bruits de pas convergent tous vers le même endroit. La cité. Lieu emblématique de la ville, elle se laisse petit à petit envahir par une foule fourmillante qui filtre lentement mais sûrement par le Pont Bessières. Nous suivons donc cette procession qui, tel un serpent infini, s’étend au loin, à perte de vue. Plusieurs d’entre-nous savent que quelque chose brûlera ce soir. Moi, je ne sais pas à quoi m’attendre. J’imagine un feu gigantesque dont les flammes lécheraient sans pudeur le ciel, comme à la Saint-Jean. Les gens danseraient autour en formant un cercle et chanteraient des airs inconnus aux pouvoirs envoûtant. Le tout se finirait dans une catharsis ultime où chacun extérioriserait ses joies et ses peines dans un maelstrom de silhouettes et de sons sans limite physique…

Mes divagations s’arrêtent net. Nous nous intégrons au flux humain et une sensation rare nous assaille soudain. Quelque chose de fort va bientôt se produire, quelque chose de collectif. Nous le sentons dans nos tripes. Elles nous intiment de ne faire qu’un avec le reste de nos semblables. Oubliez vos différences, vos barrières, vos préjugés, vos peurs et vos peines. Laissez-vous emporter par vos émotions. Comme si notre cerveau reptilien prenait le dessus juste pour une nuit.

Après une brève marche instinctive, nous arrivons au pied de la cathédrale. Le voilà enfin, ce monstre que l’on brûlera ce soir. Immense et imposante, elle nous domine sans difficulté, mettant à nu ses pierres sans âge et ses angles stricts. La tête levée, je contemple son architecture sans faille, ses pointes acérées et sa dentelle presque sensuelle. Elle occupe plus de la moitié de mon champ de vision, comme si elle voulait avaler la noirceur du ciel et le brillant des étoiles. Ce soir, c’est elle qui est à l’honneur, c’est elle que tout le monde scrute, le regard plein d’impatience et d’effervescence. C’est elle la star. Puis, mes yeux redescendent et balayent ce qui nous entoure. Des gens, une multitude de gens. Si la ville avait un visage, elle aurait celui de cette mère aux yeux tristes, celui de ce petit garçon qui s’accroche au bras de son père, celui de cet homme seul qui sourit, ceux de ces jeunes qui s’amusent, celui de cette fille qui me regarde. Malgré tout ce qui peut les séparer, ces gens sont là ce soir pour célébrer ensemble. Cette foule si compacte et pourtant si disparate me fait penser à l’océan. Et j’imagine la cathédrale qui vogue sur ces eaux humaines, perdue dans la nuit noire, à la recherche d’un phare providentiel.

Il est bientôt minuit. L’obscurité enveloppe les bâtiments endormis et la rumeur enfle de seconde en seconde. Autour de nous, la foule bruisse et lève de temps à autre les yeux vers le ciel. L’heure approche et elle le sait. Quand soudain : le rouge enflamme les murs centenaires. Une chaude lueur révèle les étincelles du ciel et tout semble se figer dans cet instant de grâce. La cathédrale n’est plus un navire, mais est devenue le phare. On s’extasie, on applaudit et on s’embrasse. Une ferveur non-dissimulée s’étend instantanément dans les yeux et les rires qui brillent et qui sonnent. Une nouvelle décennie voit le jour, pendant que l’autre agonise encore. La roue continue toujours de tourner et on se surprend à croire que tout est à nouveau possible.

Et, autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

Florian Poupelin

Répondre