«F*CK LA REINSERTION»

On sait les lausannois poètes à leurs heures, et, comme dans toutes les grandes villes, ils aiment à faire profiter les passants de leurs inspirations lyriques grâce à des inscriptions sur divers objets du domaine public : bancs, murs, barrières, arbres… Impressionné par tant de talent, j'ai décidé de me lancer dans une série de dissertations littéraires sur quelques-unes des œuvres majeures repérées à travers la ville.

Dans ce nouvel épisode, j’ai décidé de me pencher sur la curiosité ci-dessous, photographiée par Florian Poupelin, ex-excellent-blogueur au Lausanne Bondy Blog. Il a découvert ce graff au passage Perdonnet, juste à côté de l’arrêt «Ours» du m2. C’eût été le terme «police» après les deux premier mots, Florian ne se serait pas dérangé, et moi non plus. Car voilà plusieurs dizaines d’années que les murs de nos villes nous invitent bien plus souvent à quelques ébats avec monsieur l’agent qu’à boire du Coca. Dans une expression devenue invariable, c’est aux forces de l’ordre que les tagueurs ont toujours fait irrévérencieusement référence dans les pays francophones. Une habitude très certainement exportée des pays anglo-saxons et plus précisément des States, l’impérialisme américain ne se limitant pas aux boissons. Mais ici, nous faisons face à une variante, et cela laisse songeur. La puissance des mots est telle qu’il suffit parfois d’en changer un seul pour révolutionner un message. Quel est donc l’auteur de cette étrangeté, et quels étaient ses motivations ? Hypothèses.

Photo : Florian Poupelin
Photo : Florian Poupelin

Hypothèse 1 : L’œuvre d’un jeune au «RI»

Pour votre gouverne, le RI, c’est le revenu d’insertion, soit le nom vaudois donné à l’aide sociale. Laquelle est versée aux personnes qui ne gagnent pas suffisamment d’argent par ailleurs pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Un dispositif vaudois mis en œuvre non pas parce-que la gauche tient généralement le pouvoir dans le canton, mais simplement en respect de l’article 12 de la Constitution fédérale ratifié par toute la population suisse, réacs de l’autre côté du rösti y compris 😉 . Selon cet article 12, quiconque est dans une situation de détresse et n’est pas en mesure de subvenir à son entretien a le droit d’être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine. 

J’entends tout à ma droite de bien mauvaises langues ne pas se satisfaire de cette justification fédérale pour excuser la charité de l’Etat envers les paresseux et la jeune délinquance en déroute, et j’entends ces mêmes langues accuser nos élus socialistes d’euphémisme avec cette appellation de «revenu d’insertion». Là-dessus je tiens à défendre quelque peu M. Maillard* et compagnie, je m’en sens la légitimité car je travaille dans le domaine. La volonté de réinsérer socialement et professionnellement les personnes assistées financièrement par le RI est réelle et se traduit par des mesures concrètes sur le terrain. Chaque personne aidée est en effet suivie, parfois très étroitement, par un assistant social, lequel examine quels moyens mettre en œuvre pour augmenter les chances d’une autonomie financière retrouvée. Sans vouloir aller trop loin dans des détails que je ne maîtriserais plus, je sais qu’un suivi à l’ORP est maintenu ou commencé lorsque cela est possible. Je sais aussi que d’autres mesures d’insertion peuvent être appliquées, dont la plupart sont soit formatrices, soit équivalentes à de véritable stages professionnels, qui parfois peuvent déboucher sur un emploi.

Vraiment, toucher l’aide sociale n’a rien d’une partie de plaisir, et les deniers de l’Etat ne sont pas semés à la ronde de manière irréfléchie : il n’est pas distribué plus que l’indispensable aux bénéficiaires du RI. Ceux-ci doivent bien-sûr prouver tout au long de la période d’aide qu’ils sont en état de pauvreté, au prix de démarches administratives lourdes. En outre, ils peuvent voir leur maigre pécule diminué voire supprimé s’ils ne respectent pas les règles, dont l’une consiste à faire leurs efforts possibles pour retrouver meilleure fortune.

Par ailleurs, il me faut signaler que les conditions d’accès au RI sont encore plus restrictives pour tous les jeunes de 18 à 25 ans. Depuis début 2017, l’Etat ne leur donne en principe purement et simplement plus aucune aide financière si leurs parents peuvent subvenir à leurs besoins. De plus, un dispositif a été mis en place afin d’orienter autant que possible tous les jeunes sans formation vers les études ou l’apprentissage aussi vite que possible, généralement à la rentrée suivante. Tout en exigeant le suivi d’une mesure de transition qui prépare à la formation dans l’intervalle.

Ce dernier point me permet de terminer enfin ma longue digression sur le système de l’aide sociale en terres vaudoises pour en arriver à préciser ma première hypothèse : nous avons peut-être affaire à un spécimen de ces jeunes sans formation, qui a simplement voulu exprimer qu’il n’est pas précisément ravi de ces nouvelles règles à cause desquelles il ne peut plus recevoir l’argent de poche étatique qu’il espérait. Il lui faudra donc continuer de vivre chez papa-maman, et prendre le chemin des ateliers ou des auditoires… C’est ainsi, peu de monde se réjouit quand il s’agit de se mettre au travail, je ne suis moi-même pas un exemple dans ce domaine, et je pourrais comprendre le mouvement d’humeur menant au graff. Dieu merci, une fois au boulot on y prend généralement goût et l’on remarque qu’il y a un bonheur certain à l’effort, de même qu’au repos et aux loisirs qu’il permet non seulement de s’offrir, mais aussi de mieux apprécier. Dieu merci également, tous les jeunes sans formation dont je vous ai parlé n’ont pas sorti la bonbonne, ou alors ils sont curieusement très peu nombreux à Lausanne, en témoigne le caractère unique du graff que nous analysons !

Hypothèse 2 : L’œuvre d’un nostalgique du groupe Lunatic

Pour les non-initiés, Lunatic est un groupe de hip-hop français, populaire à la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2000. Rendons à César ce qui est à César et à Florian ce qui est à Florian (l’ex-blogueur improvisé photographe) : c’est lui qui m’a suggéré l’hypothèse que notre mystérieux graffeur pourrait bien-être un fan de cet «ancien» groupe de rap. Dans la chanson La lettre, qui figure dans l’album Mauvais Oeil, œuvre phare du groupe, Booba scande : La taule c’est la pression, nourrit l’instinct de révolution, donc nique sa mère la réinsertion. Ils savent pas si j’aurais dû naître. Qu’ils aillent se faire baiser, moi je veux devenir ce que j’aurais dû être.

J’entends à nouveau ricaner à ma droite, et j’entends chuchoter le soupçon qu’on a affaire à une combo entre la 1ère et 2ème hypothèse, soit qu’un jeune tagueur rebelle et aspirant au RI pourrait bien se trouver également fan de rap… Voilà un raccourci beaucoup trop facile**, mais admettons un instant et développons plus avant ce sophisme. Alors nous aurions affaire à un jeune tagueur peut-être encore teenager, et fan de rap français de l’an 2000 ? A la vitesse où les artistes contemporains tombent en désuétude, permettez-moi d’en douter. Si notre tagueur est un fan de Lunatic, ça n’est probablement pas une crise d’adolescence, mais plutôt la crise de la quarantaine qui l’a poussé à sprayer sur un mur. Crise lors de laquelle il aurait par exemple été amené à remettre en question la société humaine en profondeur… ce qui me mène à ma troisième et dernière hypothèse.

Hypothèse 3 : L’œuvre d’un altermondialiste voire d’un anarchiste

Dernière possibilité qu’il me semble entrevoir donc, notre tagueur à voulu faire passer en des termes simples et choquants, un vrai message idéologique de type altermondialiste, anarchiste ou dérivé. Non à la réinsertion ! Cessons d’obliger les gens à travailler pour soutenir le système de production et de consommation massive, pour soutenir cette absurde idée d’économie en perpétuelle croissance. Exploitation humaine, exploitation animale, surexploitation des ressources, pollution… On va droit dans le mur, et il serait plus intelligent de se mettre à travailler peu pour consommer peu, plutôt qu’à poursuivre cette politique du toujours plus, et ceux qui sautent du train fou dans lequel nous nous trouvons tous ont finalement entièrement raison…

Sans être vraiment d’accord avec les idées développées ci-dessus, j’y trouve néanmoins certaines vérités. Et, pour conclure, même si notre tagueur attaque mon domaine professionnel, j’ai finalement bien apprécié les réflexions qu’il a suscitées chez moi. Ce qui est sur ce mur place Perdonnet, c’est sûrement simpliste. Et ça reste insultant envers les activités pourtant louables de l’Etat mais aussi de tant d’associations et de bénévoles, qui œuvrent pour aider ceux qui sont restés au bord du chemin à se relever pour reprendre la route. Mais voilà, effort créatif sur au moins un mot il y a eu… du changement qui dénote une activité cérébrale nouvelle à caractère non strictement répétitif ou imitatif, et le changement, c’est le propre de la vie ! Fuck l’immobilisme.


Vous avez aimé cet article ? Les précédents de la série :


* Depuis plus de dix ans, Pierre-Yves Maillard est le Conseiller d’Etat socialiste à la tête du Département de la Santé et de l’action Sociale. Ce département pilote non seulement le CHUV, mais aussi diverses autres entités dans le domaine social et sanitaire, dont le Service de Prévoyance et d’aide sociale. Lequel service édicte notamment les règles appliquées par les CSR qui délivrent le fameux RI.

** Je ne suis moi-même pas très adepte du rap, et pour ce qui est du rap français, seuls Sniper, MC Solaar et Manau ont trouvé grâce à mes yeux… Toutefois, attention à la stigmatisation d’un mouvement musical en particulier. Que certains p’tits jeunes, pour prouver leur virilité, cherchent à compenser leur caractère imberbe en se munissant de haut parleurs desquels sortent de grosses voix basses qui rappent, cela ne fait aucun doute. Mais que le rap soit un genre musical qui comme les autres contient des productions de grande qualité et d’autres très dispensables, voilà également une évidence.

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