« VIANDE = SOUFFRANCE »

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On sait les lausannois poètes à leurs heures, et, comme dans toutes les grandes villes, ils aiment à faire profiter les passants de leurs inspirations lyriques grâce à des inscriptions sur divers objets du domaine public : banc, murs, barrières, arbres… Impressionné par tant de talent, j'ai décidé de me lancer dans une série de dissertations littéraires sur quelques unes des œuvres majeures repérées à travers la ville.

Comme pour le premier opus (disponible ici), c’est à nouveau sur un banc du Bois Mermet, près du dépôt tl de la Borde, que j’ai repéré le deuxième message que je me propose d’analyser.

Banc public au bois Mermet.
Banc public au Bois Mermet.

« VIANDE = SOUFFRANCE » Cette fois-ci, les motivations de l’auteur sont claires, aucun doute à avoir sur la mouvance défendue : l’antispécisme. Des inscriptions ou autocollants de la même veine prolifèrent de plus en plus en Occident. Le message est clair, limpide : en mangeant de la viande, on provoque la souffrance puis la mort d’animaux.

Une équation incomplète

Mais réfléchissons un peu. Les choses sont elles aussi simples, l’équation proposée par l’antispéciste en herbe est-elle valide ? Certainement pas, il n’y a guère besoin d’être économiste pour se rendre compte que du côté droite de l’égalité, de multiples valeurs sont manquantes :

  • « VIANDE = SOUFFRANCE + PLAISIR »
    Eh oui, un carnivore un brin provoc pourrait dire que lui aussi il aime beaucoup les animaux, surtout bien cuits et avec du sel. Tous les gens qui rentrent dans un macdo ne sont pas maso, y a un parfois un facteur plaisir à manger un bon beefsteak.
Désormais, les publicités du macdo ou de burger king sont des cibles pour les antispécistes. Photo prise à l’arrêt du m2 “Riponne-Maurice Béjart”.
  • « VIANDE = SOUFFRANCE + PLAISIR + BESOIN »
    N’en déplaise aux défenseurs de la cause animale, il y a encore consensus chez les nutritionnistes contemporains pour admettre qu’un régime omnivore sain reste meilleur qu’un régime végétarien sain. Entre autres problèmes, le végétarisme favorise la carence en vitamine B12.
  • « VIANDE = SOUFFRANCE + PLAISIR + BESOIN + PROBLEMES DE SANTE »
    Cela dit, il faut être honnête, l’espérance de vie des végétariens reste supérieure à celle de la vaste majorité des omnivores. Il faut dire que ceux-ci, globalement moins attentifs à leur alimentation, mangent notamment bien plus de viande que ce qui serait recommandé et restent donc très éloignés du fameux régime omnivore idéal et sain.
  • « VIANDE = SOUFFRANCE + PLAISIR + BESOIN + PROBLEMES DE SANTE + GASPILLAGE EN RESSOURCES » Autre gros bémol à la consommation de viande, c’est bien-sûr son impact écologique formidable. Si l’on ne pense par exemple qu’à l’usage de l’eau ou aux émissions de gaz à effets de serre, et au fait qu’il faut au moins 7 kilos de végétaux pour produire un kilo de viande, il n’y a pas photo, un « végé » fait moins mal à la planète qu’un mangeur de saucisse.

L’équation n’est pas encore parfaite : on pourrait la compléter par de multiples facteurs comme l’argent généré pour les bouchers, profession lucrative s’il en est, la vie donnée aux animaux d’élevage, généralement pour être mangés certes, mais enfin vie donnée quand même… Je m’arrête toutefois ici et espère avoir démontré que l’inscription « VIANDE = SOUFFRANCE » est hautement incomplète, et que si l’on s’y attarde un peu, on peu rajouter du « pour » ou du « contre » à la consommation de viande à l’envi. J’admets que le « contre » l’emporte certainement, et que les efforts pour réduire la part de viande dans notre alimentation doivent être poursuivis.

Plaidoyer en faveur du spécisme

Toutefois, vous l’aurez peut-être deviné, l’antispécisme en tant qu’idéologie très à la mode chez les p’tits jeunes, et contre laquelle de moins en moins de voix osent s’élever, m’agace profondément. Et je me déclare donc spéciste assumé. Oui, je considère qu’il y a une hiérarchie dans les valeurs intrinsèques qu’ont les différentes espèces animales, et écrabouiller un moustique qui menace de me faire passer une nuit blanche me travaillera toujours moins la conscience que de lancer un bébé pleurnichard par la fenêtre pour la même raison. De même, avaler un ragoût d’agneau me paraît tout de même moins condamnable que de déguster des côtelettes d’homo sapiens. Parce que l’être humain aime observer les beaux paysages, parce que l’être humain a créé la poésie et la musique, parce que l’être humain est capable de développer un sens de l’éthique, parce que l’être humain a des rêves, des souvenirs, des projets, des déceptions, parce que l’être humain est toujours en mouvement, à créer du neuf, à se réinventer, à ne jamais se satisfaire de ce qui est, je le considère bel et bien au-dessus des autres animaux. Je n’affirme pas que cuisiner un porc ne soit en rien à réprouver. J’affirme cependant que ça restera toujours moins problématique que de ramasser un petit enfant sur le chemin de l’école pour le bouillir dans une casserole avant de l’assaisonner de poivre.

Pour aller plus loin

P. S.

Le Lausanne Bondy Blog est libre de ton et d’opinion. Le point de vue présenté dans le présent article n’engage que son auteur et non l’équipe du LBB dans son ensemble. Par ailleurs, les commentaires des éventuels antispécistes effarouchés sont les bienvenus, soit directement sur la page de cet article, soit sur la page Facebook du blog.

3 réponses

  1. Mel
    | Répondre

    On ne veut pas mettre au même niveau l’humain et les animaux… On veut juste faire reconnaître qu’au moins niveau souffrance et émotions (dont la peur et l’affection), les humains ne sont pas uniques. Ce qu’on aimerait, c’est ne mettre ni humains ni animaux dans une casserole!
    En plus mettre besoins et problèmes de santé, bof bof (le végétalisme est approuvé par les sociétés de nutritionnistes et diététiciens américaine, canadienne, australienne et anglaise).

  2. Laure
    | Répondre

    Bonjour,

    Merci pour cet article, qui résonne encore et toujours si bien avec les faits de notre quotidien, tant urbains et sociaux, qu’artistiques et réflexifs ! Merci plus précisément de prendre la peine de détailler qu’un slogan est une simplification et que même s’il flirte avec le simplisme, c’est justement pour cela qu’il nous encourage tous à entrer dans le vif du sujet concerné. Cet article ouvre donc la porte à ce phénomène social complexe de l’alimentation et donc merci pour cela, parce qu’il y en a des choses à dire ! Évidemment, merci également à l’auteur dudit slogan, car c’est manifestement grâce à lui que cet article est apparu et que cette discussion a lieu maintenant.

    Remerciements faits, je me permets d’apporter ma réaction à cet article. On sent l’auteur respectueux des anti-spécistes et globalement sensible aux problématiques que ceux-ci soulèvent. On le sent également lucide sur les conséquences qu’il y a à manger de la viande de la manière dont on le fait aujourd’hui. Me voilà donc d’autant plus étonnée par le choix de consacrer la moitié de l’article à un plaidoyer en faveur du spécisme. Pourquoi ?
    Bien qu’un certain agacement soit perceptible de la part de l’auteur envers la facette “phénomène de mode” de l’anti-spécisme (et cela se comprend!), est-ce que cela n’en reste pas moins à la base une problématique par laquelle très (trop) peu de gens se sentent concernés et qu’il faudrait plutôt chercher à valoriser ? L’article a tendance à jouer avec les mots et les situations cocasses et cela décrédibilise les valeurs anti-spécistes plutôt que ne les valorise : existe-t-il vraiment une situation au monde où on demanderait à quelqu’un de choisir entre jeter un bébé par la fenêtre et écraser un moustique pour pouvoir améliorer notre système de production alimentaire ? Cette juxtaposition d’images est une interprétation du slogan, gratuitement moqueuse à mon sens et peu constructive. Le slogan tel que je le comprends se contente de rappeler que la production de la viande aujourd’hui se fait dans des conditions de souffrances qui sont inutiles et tout à fait évitables surtout. D’ailleurs n’oublions pas que dans la tête des géants de l’alimentation qui intoxiquent les consommateurs que nous sommes avec leurs viandes (et autres !) bourrés de substances nocives pour notre santé, il n’y a pas de différence entre un moustique et un bébé : nous ne sommes tous que des insectes, la seule chose qui nous différencie c’est lequel de nous peut lui rapporter plus d’argent.

    Blague à part et en n’engageant que mon point de vue, que voici : cet article gagnerait en intérêt si au-delà de s’attacher à critiquer la communication des anti-spécistes, il prenait le contrepied de ce tagueur de banc et qu’il s’intéressait de manière plus exhaustive à leur communication en générale avec des propositions d’améliorations ou des parallèles avec d’autres artistes de rue qui manieraient les mots et le street art avec peut-être un peu plus d’élégance et de précisions ! Je comprends le coup de gueule de l’auteur, mais ne le trouve pas constructif. Ne me considérant pas anti-spéciste moi-même, j’aurais malgré tout envie de les soutenir, y compris dans leurs tentatives d’expression qui seraient maladroites ou fugaces, tel un phénomène de mode. Les lacunes en matière de communication du côté des anti-spécistes auraient bien besoin d’un coup de pouce de la part des blogueurs, plutôt que d’un jugement que je trouve un peu sévère et qui pourrait avoir tendance à décourager. On a tous bien trop besoin aujourd’hui de gens qui crient leur indignation au manque de bienveillance et de respect entre l’être humain et son environnement et par extension inévitable, entre l’être humain et lui-même !

    PS. Je ne résiste pas au plaisir d’entrer dans le jeu mathématique proposé par l’auteur de cet article et me permets de proposer une ébauche pour un autre axe d’analyse de cette équation :
    Viande + plaisir de l’individu (investisseur capitaliste qui s’enrichit au détriment de la santé)
    =
    Souffrance + plaisir de l’individu (consommateur habitué culturellement à aimer la viande à tous les repas de la journée).
    Après simplification : viande = souffrance. Pas si faux finalement ?

    • Lucien
      Lucien
      | Répondre

      Bonjour Laure,

      Merci pour votre commentaire que j’ai beaucoup apprécié, vous défendez extrêmement bien votre point de vue.

      Pas grand chose à ajouter pour ma défense, simplement que je ne comprends pas que le terme “spéciste” soit en train de devenir une insulte au même titre que le terme “raciste”. Car, personnellement, j’estime qu’être spéciste, c’est juste avoir du bon sens. D’où mes exemples qui ne seront certes jamais rencontrés dans la vie réelle mais qui mettent quand même le doigt sur ce qui devrait rester une évidence : certains animaux ont plus de valeur que d’autres. Je ne regrette donc en rien mon petit coup de gueule, les spécistes dont je suis ont aussi le droit de prendre la parole et de présenter leurs arguments.

      Toutefois, comme dit plus haut, votre argumentaire m’est apparu très avisé, et toute l’équipe du LBB a pensé comme moi. Après délibération, nous serions même intéressés à publier votre commentaire en tant qu’article à part entière, en forme de réponse d’une lectrice à mon premier article. Vous pourriez bien sûr y apporter encore des ajouts ou des modification si vous le voulez.

      Si cela peut vous intéresser, nous vous proposons de nous en faire part en écrivant à info@lausannebondyblog.ch.

      Bien à vous.

      Lucien

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