Dealers à Lausanne: gare à Melgar!

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Fernand Melgar s'est récemment insurgé contre la présence toujours plus envahissante des dealers entre la Place Chauderon et la Rue Saint-Roch. Rappelant le risque que le phénomène représente pour les enfants qui habitent et sont scolarisés dans le quartier, son coup de gueule s'est répandu comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux. La démarche du cinéaste est en un sens salvatrice car elle permet de relancer le débat sur un problème irrésolu et particulièrement persistant à Lausanne. Mais elle s’avère aussi peu scrupuleuse, tant certaines de ses allégations ne reposent sur aucun fait tangible.

«La drogue c’est d’la merde… mais surtout quand y’en a plus…». A l’époque où Couleur 3 s’autorisait ce genre de blagues impertinentes, Lausanne avait déjà la réputation d’être «the place to deal», en particulier entre la Place Chauderon et la Rue Saint-Roch, ainsi que sur les hauts de la Rue de Bourg. Aussi, bien que le phénomène ne date pas d’hier, la municipalité peine encore à trouver les bonnes mesures pour le combattre. En 2012 déjà, le syndic Daniel Brélaz avait juré prendre le sujet très au sérieux, osant même affirmer que «les dealers auront disparu des rues lausannoises d’ici à 2013, au plus tard 2014». Aujourd’hui, l’adepte des cravates félines doit certainement mesurer l’excès d’audace qu’il avait mis dans ce propos, alors que les mesures jusqu’alors mises en œuvre sur le terrain s’avèrent en grande partie inefficaces.

C’est ainsi que les Lausannois, et a fortiori les résidents des quartiers les plus touchés par le deal de rue, continuent de manifester leur mécontentement et font régulièrement renaître le débat dans les médias et sur la place publique. Le réalisateur Fernand Melgar est le dernier en date.

Fernand Melgar monte au front

Rue Saint-Roch. CC by Yoan

En publiant le 24 mai dernier une tribune dans le 24 Heures, le cinéaste, qui vit lui-même dans le quartier de Saint-Roch, a rallumé la mèche de ce sujet sensible et très émotionnel. Observant que la qualité de vie de son quartier n’a cessé de se détériorer ces dix dernières années, le documentariste fustige le laxisme des autorités lausannoises et les maigres mesures, surtout policières, sensées contrer le phénomène. Et de dénoncer en particulier l’attitude des dealers, qui aborderaient selon-lui, les enfants – notamment les siens – à la sortie des écoles, en les exposant de ce fait au risque de tomber précocement dans la drogue. Un argument certes coup-de-poing, mais qui s’avère inexact. Ni Jean-Luc Gremaud, directeur de la Police judiciaire à Lausanne, ni les écoliers du Collège Saint-Roch eux-mêmes, interrogés dans l’émission Mise au point dimanche dernier, ne témoignent en effet d’une velléité des dealers à interpeller les enfants pour tenter de leur fourguer leurs produits.

Défenseur des migrants, pourfendeur des dealers

Fernand Melgar est connu pour son engagement à gauche et ses positions humanistes envers les requérants d’asile. Dans «La Forteresse», filmé en 2008, il avait documenté les conditions de vie des migrants dans le centre d’enregistrement de Vallobre et la procédure d’asile par laquelle est tenu de passer chaque requérant d’asile espérant être régularisé dans notre pays. Puis dans «Vol spécial», il souhaitait montrer – et dénoncer – certaines méthodes brutales employées par les forces de l’ordre pour expulser du pays les requérants d’asile déboutés.

La Place Chauderon en fin d’après-midi. CC by Yoan

Son plaidoyer pour une chasse aux dealers a donc forcément suscité des réactions, à la fois vives et très contrastées: solidarité et annonces de soutien d’un côté, notamment de la part des résidents du Maupas, qui saluent le choix courageux de leur célèbre voisin; incompréhension et critiques véhémentes de l’autre, notamment d’organismes de la gauche radicale. Ceux-ci lui reprochent en effet de tenir des propos diffamatoires et stigmatisants qui font le lit de l’extrême droite et des milieux identitaires. Le Collectif R accuse par ailleurs le documentariste dans un long manifeste, d’avoir profité de sa notoriété auprès des médias, ces derniers ayant eux-mêmes offert à Fernand Melgar une tribune privilégiée et contribué à monter l’affaire en épingle.

Aussi, en publiant des photos de dealers à visage découvert sur son mur Facebook, en se souciant manifestement peu du droit à la présomption d’innocence et du droit à l’image, Fernand Melgar s’est attiré autant les foudres de ses opposants que la bénédiction de ses partisans. C’est alors qu’en quelques jours, un torrent de réactions irrationnelles, parfois haineuses et truffées d’amalgames, s’est déversé sur son mur. Le cinéaste, qui a préféré «laisser pisser», s’est refusé d’apporter une quelconque modération, alors qu’extrémistes et internautes, planqués derrière leur écran et pas mécontents de l’aubaine qui leur était offerte, en ont profité pour cracher leur venin dans une série de posts violents, malveillants voire carrément racistes. Des propos qui s’ils devaient être répétés devant un tribunal, auraient une charge suffisante pour mettre ses auteurs à l’ombre pendant quelque temps.

La ville de Lausanne se défend d’être passive

La municipalité de Lausanne maintient quant à elle ses positions, en arguant que le département de la sécurité s’est emparé du dossier depuis plusieurs années. Or, faire état d’un problème est une chose relativement aisée. Y apporter une solution efficace et durable l’est nettement moins. Le fait que les dealers possèdent souvent des papiers en règle, qu’ils ne détiennent de surcroît quasi jamais de drogue sur eux – pour éviter d’être pincé en flagrant délit et pouvoir invoquer leur présomption d’innocence –, rend la tâche des policiers particulièrement difficile, leurs opérations souvent peu fructueuses. Grégoire Junod, invité dimanche dernier à Mise au Point sur la RTS, a rappelé que la surcharge des prisons que connaît le canton de Vaud complique également la donne. D’où son appel à une meilleure collaboration avec les autorités cantonales et à «un renforcement de la coordination avec les acteurs de la chaine pénale».

(Sur)jouer son propre rôle

Rue Saint-Roch. CC by Yoan

Après avoir prôné une certaine idée d’ouverture envers les requérants d’asile, Fernand Melgar semble désormais vouloir se dresser en chef de bataillon, fin prêt à mener une croisade contre le deal et les dealers. Quitte à perdre une part de sa bonne foi et à faire vaciller la rigueur déontologique avec laquelle il avait jusqu’alors réalisé ses différents films .

En souhaitant enrayer cette pratique et protéger la jeunesse de son quartier, son mouvement défend certes une cause juste. Mais l’argumentaire sur lequel ce dernier s’est bâti, repose sur des faits isolés, partiels voire inexacts. Fernand Melgard répète à l’envi dans ses allocutions, l’histoire de ce jeune voisin qu’il a connu, mort d’une overdose il y a dix ans de cela. L’histoire est bien sûr tragique. Mais établir une corrélation entre présence de dealers dans la rue et nombre d’overdoses chez les jeunes est-elle vraiment tenable quand en réalité, Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions, nous apprend que «la consommation de psychotropes chez les 11-15 ans a significativement baissé ces dernières années»? Quant à la méthode consistant à photographier des personnes à leur insu pour les présenter sur les réseaux sociaux comme «les dealers qui attendent […] devant l’école Pierre Viret et Saint Roch la sortie des élèves de 10 à 16 ans», elle est lâche et particulièrement abjecte.

Ainsi, Fernand Melgar, à force de ressasser la même storytelling, focalisée sur ses enfants et son quartier, a en fait une grande difficulté à prendre le recul nécessaire pour mener une réflexion sur les questions de fond liées au problème du deal. Ou quand un talentueux documentariste (ab)use de sa notoriété, braque les caméras sur sa personne et devient l’acteur dévoyé de sa propre mise en scène.

Comment réguler un «mal nécessaire»?

Place Chauderon. CC by Yoan

Entre dealers qui tentent de gagner misérablement leur croûte en exerçant une activité que personne n’envie, et Lausannois amateurs de coke, de crac et d’autres pastilles acidulées pour s’évader en soirée, difficile de désigner un vrai coupable… Aussi, l’auteur de ce billet le concède volontiers: il a il y a pas mal d’années déjà, testé l’herbe qui circule encore aujourd’hui à Chauderon. A vrai dire, elle était chère et plutôt mauvaise. Quant à la cocaïne distribuée habituellement à Lausanne, ceux qui l’ont testée s’accordent à dire qu’elle n’est pas un grand cru, bien qu’il semble qu’elle ait gagné en pureté depuis quelques temps.

Alors que la prostitution est considérée comme le plus vieux métier du monde, il est aujourd’hui nécessaire de se rendre compte d’une autre évidence: l’usage de produits psychotropes compte certainement parmi les plus vieilles pratiques de l’histoire de l’humanité. Aussi, afin de réguler ce «mal (ou ce vice) nécessaire», la moins pire des solutions – et sans doute la plus pragmatique –, ne devrait-elle pas consister à encadrer ce business de manière stricte, en se dotant notamment d’une base légale plus solide? La ville de Neuchâtel à titre d’exemple, qui a longtemps connu les mêmes problèmes que Lausanne en matière de deal de rue, interdit depuis quelques années de périmètre les dealers qui ont déjà été condamnés. La pratique a depuis grandement porté ses fruits. Et quid des policiers en civil? Une présence renforcée d’agents masqués permettrait en effet de pincer plus facilement le dealer et le consommateur en flagrant délit, au moment de la transaction.

Par ailleurs, pourquoi ne pas circonscrire la vente de stupéfiants dans des zones préétablies – à l’instar du local d’injection qui verra bientôt le jour à Lausanne, ou des quelques espaces où la prostitution est tolérée –, afin de proposer un moyen d’approvisionnement sûr et surveillé; cela garantirait en outre aux consommateurs d’obtenir une marchandise traçable et «propre» (pas ou peu coupée), et donc moins nuisible pour leur santé. De telles zones permettraient enfin de maintenir les dealers à une distance raisonnable des établissements scolaires.

Une implacable réalité

Pour que de  telles mesures voient le jour, encore faudrait-il que nos autorités conçoivent l’implacable réalité. A savoir qu’il ne suffit pas de bannir la drogue de la place publique et de réprimer (plus ou moins) sévèrement ses amateurs et ses distributeurs, pour qu’ils s’évaporent comme d’un coup de baguette magique. Cette considération, une fois qu’elle résonnera plus fort comme une évidence dans nos oreilles, devra alors impérativement être mise sur la table et faire l’objet d’un examen sociétal raisonné et d’un débat politique approfondi.

Le 30 mai dernier, un appel de Fernand Melgar à manifester a réuni près de deux cents Lausannois sur la Place Chauderon. Le mardi 5 juin, la municipalité de Lausanne a annoncé sa décision d’augmenter prochainement la présence de policiers en uniforme dans six points chauds de la ville, entre 8h et 22h, ce afin de «lutter contre le deal de rue, l’appropriation du domaine public et le sentiment d’impunité qui en découle». Prise dans la précipitation, il reste à savoir si cette nouvelle mesure essentiellement dissuasive portera durablement ses fruits ou sera un énième pansement sur une jambe de bois…


Mais encore

  • Un reportage du 24Heures dans le quartier de Chauderon, qui présente notamment les derniers chiffres relatifs aux rondes policières mises en place par la ville de Lausanne: «Une heure au bal des dealers».
  • Un article chronologique et plutôt critique contre Fernand Melgar, publié par le média «Bon pour la tête» le 5 juin dernier: «Les égarements de Fernand».
  • Le débat entre Fernand Melgar et Pierre Conscience, conseiller communal lausannois d’Ensemble à gauche, le 27 mai dernier sur l’émission Forum de la RTS.
  • Le débat d’Infrarouge, le 6 juin dernier sur la RTS: «Dealers de rue : une fatalité?»

 

Image de l’article: Structure chocolatée, Tour Galfetti (Place Chauderon). CC by Didier ZMI

2 réponses

  1. Vincent Rossi
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    Très bonne synthèse des faits et des enjeux!

    Il reste à déceler dans l’annonce lausannoise si on passe véritablement d’une politique d’observation – arrestation (très gourmande en ressources humaines invisibles et peu efficace en raison d’une chaîne pénale surchargée) à une politique de dissuasion sans arrestation. C’est ce qui a été dit, mais attendons les faits. L’avantage d’une telle politique est de faire disparaître localement le deal (les acheteurs n’aiment pas la présence des uniformes), le challenge est de maîtriser l’effet ballon: la réapparition du deal ailleurs ne doit pas se faire dans des quartiers résidentiels ou autres lieux sensibles. Doté de ressources suffisantes, un bon dispositif devrait permettre de canaliser le deal là où il gène le moins.

    Pour ce qui est de la maîtrise du marché et du contrôle de la marchandise (donc la suppression du deal sauvage), on attendra que les dinosaures du Parlement helvétique cèdent la place à une génération pragmatique capable d’affronter la réalité du plus vieux vice de l’humanité.

    • Yoan
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      Merci beaucoup pour ce commentaire et ces compléments d’information Vincent. En effet, nous verrons avec le temps si ces mesures prises par la municipalité permettent de disperser tout ce monde et éviter ainsi qu’ils ne se concentrent tous dans le même périmètre, ou si cela aura simplement pour effet de déplacer l’ensemble du trafic dans un autre quartier (effet ballon), potentiellement tout aussi peuplé et sensible qu’à Maupas – Saint-Roch.

      Meilleures salutations et merci encore pour ces interventions – désormais régulières – sur notre blog 🙂

      Yoan Rithner

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