Bassekou Kouyaté, saint patron du n’goni

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Dans la vaste constellation des musiciens maliens, Bassekou Kouyaté est sans conteste l’une de ses plus brillantes étoiles. Entouré de son groupe, le Ngoni Ba, Bassekou Kouyate livre une musique vibrante, délicate, ponctuée de solos ébouriffants, qui se révèle particulièrement spectaculaires en concert. La prochaine occasion de s’en rendre compte se présentera lundi prochain, lors de la venue du groupe au Pully City Club.

Arborant sur scène le traditionnel boubou, Bassekou Kouyaté fait vibrer l’âme de son public comme un marabout exalte l’esprit de ses fidèles. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Bassekou ne brandit ni bâton fétiche, ne recoure à aucun rite ésotérique ou autre oraison occulte, pour entrer en communication avec son audience: gratter les quatre cordes de son instrument suffit pour que la magie opère.

Les gammes les yeux fermés

Petit luth originaire de l’Afrique de l’ouest, le n’goni est formé d’une caisse de résonance en bois massif, recouverte d’une peau de veau et d’un manche en bois rond et mince.

Né en 1966, descendant d’une illustre lignée de griots, Bassekou Kouyaté a appris à dompter cet instrument très jeune, aux côtés de son père. Au point que les gammes du n’goni, Bassekou peut aujourd’hui les jouer les yeux fermés. Et c’est lorsque le maestro monte sur scène et s’embarque dans des solos époustouflants, qu’il démontre vraiment toute l’étendue de son talent. Et révèle dans le même temps le potentiel mélodique immense du n’goni, contrairement à ce que sa petitesse et sa forme rudimentaire pourraient laisser penser de prime abord.

Demeurant à ce jour le plus bel ambassadeur du n’goni dans le monde, Bassekou Kouyaté s’attèle également à ce que cet instrument ancestral préserve sa vitalité. En concert, lorsqu’il présente brièvement entre deux morceaux l’historique du n’goni, Bassekou glisse avec un brin de malice et de fierté, qu’il devrait être en réalité considéré comme la guitare originelle, tant son existence précède de plusieurs siècles la naissance de la guitare classique – du moins dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.

Une histoire de famille

Depuis près de vingt ans, le musicien malien enchaîne les succès et les collaborations avec les artistes nationaux et internationaux (Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Damon Albarn, U2, Taj Mahal)

Les clefs d’un tel succès? D’abord celle d’avoir su s’entourer d’instrumentistes brillants, réunis dans un groupe, baptisé le Ngoni Ba. Il se trouve que cette formation qui partage la scène avec Bassekou est aussi une histoire de famille, avec notamment la présence de deux de ses fils, également joueurs de n’goni (de tonalités différentes), son neveu, aux percussions, ainsi que sa femme, au chant.

Deuxième explication: le talent de son leader, incontestable, associé à une touche d’audace et d’inventivité. La sortie de l’album Jama Ko en 2015 en est peut-être le plus bel exemple, avec cette initiative géniale prise par Bassekou d’électrifier son instrument, pour explorer de nouvelles sonorités. Mais aussi prouver qu’à l’instar de sa grande sœur la guitare, le n’goni peut lui-aussi être moderne et branché, au propre comme au figuré.

Ainsi dans Jama Ko, l’apport de sons distordus et l’usage d’une pédale wah wah donnent incontestablement du mordant et une épaisseur supplémentaire au son de Bassekou. De fait, les morceaux préservent leurs mélodies traditionnelles ouest-africaines, mais prennent aussi une tonalité résolument plus rock.

Jama Ko sera très bien accueilli par la critique, au point que Bassekou Kouyaté réitérera l’expérience de la distorsion dans l’album suivant, Ba Power, où figure notamment l’excellent Abe Sumaya.

Retour aux sources

Après ces deux escales électriques, l’album Miri, paru au début de cette année, marque en quelques sortes un retour aux sources. L’inspiration, Bassekou Kouyaté est allé cette fois-ci la puiser dans son village natal, Garana, à quelque 500 kilomètres de Bamako, où il s’est replié pour composer les onze morceaux que compte ce nouvel opus.

Si le maitre du n’goni a souhaité réitérer avec les sonorités plus douces et plus acoustiques de ses origines, c’est que les wah wah et autre distorsion s’accordaient mal avec la gravité des thématiques abordées dans les textes de Miri: le récent décès de sa mère notamment, mais aussi les maux qui rongent la société malienne, comme la jalousie, la cupidité et l’égoïsme des hommes politiques.

Dans Miri, Bassekou évoque également l’immixtion de l’islamisme radical au Mali, pourtant longtemps connu pour être épargné par ce fléau. Les lois liberticides telles que l’interdiction de la musique, récemment imposées par les islamistes dans certaines régions, fait craindre à Bassekou Kouyaté que son pays ne finisse par perdre son âme, affirmant récemment sur RFI que «qui veut stopper la musique stoppe le cœur du Mali». En ces temps troubles, Miri se présente donc comme une œuvre poétique et méditative, autant qu’un appel à la résistance et à l’espérance adressé à la population malienne.


Bassekou Kouyaté & Ngoni Ba
Lundi 10 juin 19h30 au Pully City Club
Le concert sera précédé de la projection du film Wùlu, de Daouda Coulibaly
Tarifs: 28.- / 23.- (membres, étudiants, AVS, AI, RI, AC, CarteCulture)
Toutes les autres infos sur le site du Pully City Club


Crédits de l’image mise en avant: CC by Ca c’est culte.com/Flickr

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