De là où je suis vol. 02

Posté dans : Au quartier | 1
L'homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L'homme l'écoute sans ciller et parfois témoigne.

Hall principal, Gare de Lausanne / 26.10.2010 / 08h16 Trop souvent mon regard s’est arrêté sur les machines à tickets, sur le tableau aux chiffres infinis, sur la foule qui s’entrecroise, sur les couleurs vives et trompeuses des affiches murales, sur le flouté des silhouettes, sur le sol usé par tant de semelles anonymes, sur les lueurs électriques et leurs reflets maladifs. Trop souvent j’ai baissé la tête, me contentant de ce spectacle sans saveur, de cette danse que je croyais obligatoire. Traverser la rue, éviter les monstres vrombissant, pénétrer dans l’antre terrifiant, dans la gueule du loup,  choisir une file au rapport attente/patience satisfaisant, repérer son parcours chronométré sur le grand tableau bleu, tapoter les touches virtuelles, insérer son argent d’un geste feignant la maîtrise de soi, ramasser ce qui nous est dû (un bout de papier rose et quelques ronds de métal). Et enfin, après avoir eu la tête plongée dans tant d’absurdités, la relever pour retourner dans la foule étouffante, bruyante, abrutissante.

Lever la tête. La chose est pourtant simple, trop simple peut-être. Il suffit juste de lever la tête pour partir dans un autre monde, un monde sans précipitation, sans agression, sans hésitation. Oublier le bruit des pas et des voix qui enveloppent les bas niveaux de cette gare. Il suffit juste de lever la tête pour voir cette évidence qui nous surplomben Ce plafond si éloigné et si proche à la fois, ces murs gigantesques qui semblent continuer au delà du toit (jusqu’aux cieux), cette lumière laiteuse reflétée par la clarté des murs, envahissant le vide contenu. Mais surtout cette sensation de s’élever, comme happé par l’immensité. La laisser nous submerger. Contempler cet espace, si grandiose comparé aux limites que nous offre la gravité. Se laisser aller à cette légèreté qui nous fait oublier le poids de notre condition. Ce hall si présent et pourtant presque invisible pour la plupart des voyageurs, s’offre à nous dans toute sa simplicité et n’attend de nous qu’une chose : qu’on le voie, qu’on le ressente, qu’on prenne le temps de s’y intéresser, que l’on accepte ce qu’il a à nous donner et à nous faire partager. Les bâtisseurs de cathédrales avaient vu juste. Ce sentiment vertigineux, qui nous tombe dessus comme une révélation, nous donne l’impression d’être écoutés et compris par ce quelque chose de plus haut, que certains appellent Dieu et que d’autres ne nomment simplement pas, acceptant ce sentiment comme il leur parvient.

On pourrait alors croire que la ville s’est ornée de ce majestueux bâtiment pour nous laisser partir l’esprit plus léger. Comme une femme qui ferait l’amour à son mari avant qu’il ne parte, pour lui dire au revoir (de la plus belle manière qui soit) et pour lui assurer qu’il est unique dans son coeur. Certes, la ville n’est pas exclusive, mais elle apporte à chaque homme qui la parcourt une part de son amour et le lui témoigne à travers ce genre de cadeaux : un édifice, une rue, une ambiance. Avant de monter dans ce train, qui inexorablement nous éloignera d’elle, la ville nous  prouve une dernière fois son amour pour ces êtres fragiles et rêveurs que nous sommes.

Et debout, la tête en l’air, je reste là ; figure immobile, telle une lourde pierre au milieu d’un torrent colérique. Autour de moi, les gens se pressent, me frôlent de toutes parts, m’assaillent de bruits dissonants. Mais rien de tout cela ne semble pouvoir m’arracher à cet instant unique où je me déconnecte de cette réalité pour en trouver une autre, un peu plus profonde, révélée et répercutée par la simplicité et la perfection de ce hall tout en hauteur.

Et, autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

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Florian

  1. BenJ
    | Répondre

    très bien écrit, on en redemande!

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