Algiers : des plages barcelonaises aux arches lausannoises

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Ce mercredi, Le Romandie accueille Algiers, une tête d'affiche alternative à la réputation politique et stylistique déjà bien installée, et ce avec un seul album au compteur. En pleine tournée européenne, ils sont passés à Barcelone il y a quelques jours et ça tombe bien car nous y étions aussi. En attendant le concert intimiste et sombre du Romandie (qui s'annonce déjà comme un "must-see"), découvrez le live-report du concert barcelonais d'Algiers, à qui la grande scène et le soleil n'ont pas tout à fait réussi (en tout cas pas autant qu'à nous).
© Matador Records
© Matador Records

(Cliquez sur les titres des chansons pour accéder à la vidéo officielle et écouter)

Après avoir grandi ensemble à Atlanta et s’être officiellement formés à Londres en 2007, il aura fallu plus de huit ans aux membres d’Algiers pour sortir leur premier album, en 2015. Un an plus tard, leur style, à la croisée du post-punk, du gospel, de la soul, de l’électro experimentale, de la lutte anti-coloniale et de la littérature South Gothic (oui oui, tout ça !), a su s’imposer, et Algiers est devenu un des principaux groupes à suivre sur la scène internationale. Ce jeudi 2 juin 2016 marquait ainsi le premier anniversaire, jour pour jour, de la sortie de cet album éponyme et c’est au festival Primavera Sound de Barcelone qu’Algiers allait fêter ça.

17H57

Le cordon de sécurité de l’espace Heineken/H&M (sponsors des deux scènes principales) s’ouvre enfin. Le concert commence dans trois minutes, et tout le monde se met au pas de course pour ne pas rater le début du concert d’Algiers, qui inaugure la plus grande scène en ce premier jour de festival.

© Eric Pamies, Primavera Sound
© Eric Pàmies, Primavera Sound

18H03

Une petite foule s’est rapidement rassemblée devant la scène Heineken, et les trois membres du groupe arrivent sans tambours ni trompettes, accompagnés de Matt Tong, l’ancien batteur de Bloc Party. La scène n’a droit à aucune décoration, la mise en place des instruments est sommaire. On sent déjà qu’Algiers est venu pour jouer de la musique, pas pour faire le show. Sans cérémonie donc, le concert commence avec Black Eunuch, morceau énergique et brutal, tiré de leur premier single de 2012.

18H23

Plusieurs titres s’enchaînent, dont le sublime Claudette et le lourd de sens And When You Fall. Mais on sent déjà que quelque chose ne va pas. Les membres du groupe ne parlent pas au public, ni ne se parlent entre eux d’ailleurs, ou même ne se regardent… Entre les morceaux, le guitariste Lee Tesche et le chanteur Franklin James Fisher règlent plusieurs pédales et autres appareils à leurs pieds pendant des moments qui malheureusement cassent plusieurs fois la dynamique du concert. Mais peu importe, la musique d’Algiers est si envoûtante et la voix du chanteur si hantée et évocatrice qu’elles effacent toutes ces étrangetés. Pour l’instant du moins…

18H30

Il devient de plus en plus clair que quelque chose ne va pas. Il n’y a presque aucune alchimie entre les musiciens. Chacun joue dans son coin, pour soi-même, et personne ne semble vouloir prendre en compte le public. Bien entendu, ce dernier le sent et, déjà, plusieurs dizaines de personnes quittent le concert, vaincues par le manque de partage du groupe et par la monotonie qui en découle.

© EricPamies, Primavera Sound
© Eric Pàmies, Primavera Sound

Puis, le bassiste/claviste Ryan Mahan commence à s’exciter. Alors que les autres sont concentrés sur leur jeu individuel, il se met à danser de manière extravagante (en tout cas par rapport à l’ambiance de la musique). Puis, il se donne des claques, plusieurs fois de suite, en lançant des regards appuyés au public. Il finit enfin par donner des coups de poings rageurs sur le clavier qui se trouve devant lui. Etonné et coi, chacun échange un regard avec son voisin, comme pour se dire « Euh… mais qu’est-ce qu’il fait, ce gars ? » Un malaise déjà naissant s’installe ainsi encore plus dans la foule qui reste.

18H39

Après avoir interprété la quasi-totalité des titres de leur premier album, il ne reste à Algiers qu’à jouer leurs deux morceaux phares : Blood et Remains. Concentrant à eux seuls toute la portée contestataire et politique du groupe, avec en étendard la traite des Noirs et la colonisation, ces deux derniers titres semblent redonner un souffle de vie inespéré au concert, notamment au chanteur qui, emporté par le symbolisme fort des paroles, se lâche enfin et semble faire sortir toute sa frustration dans son chant majestueusement violent. Le public s’implique, lui aussi, un peu plus qu’auparavant et le concert semble vouloir se finir sous de meilleurs augures.

Mais une fois le dernier mot extériorisé, le chanteur jette brutalement son tambourin sur son clavier à effets et le groupe commence à sortir de scène comme il y était entré, sans tambours ni trompettes, et surtout toujours sans un mot. Puis, étrangement, alors qu’il se dirige vers les coulisses, le chanteur semble prendre conscience des applaudissements qui retentissent. Il se retourne, s’arrête et émet un « Thank you » discret tout en regardant le public avec un regard désolé, comme s’il nous disait « On s’est un peu raté aujourd’hui, mais merci quand même ».

© Algiers, Matador Records
© Algiers, Matador Records

18H48

En m’éloignant de la scène, ma rationalité essaie de donner un sens à ce concert, mais finit vite déconcertée… Néanmoins, après quelques minutes de réflexion, ce qui reste à l’esprit, et ce malgré toutes les bizarreries vécues, est la musique. Car au final, un concert n’est-il pas tout d’abord sonore, puis en second lieu visuel ? Si on va dans ce sens, Algiers a alors plus qu’atteint son objectif principal : livrer une musique fidèle à leur style sans concession, un collage d’influences étonnant et déroutant, mais ô combien envoûtant. Ce qui se ressentait déjà sur disque prend ici une ampleur nouvelle et saisissante. L’impression d’écouter une messe tribale revendicatrice, tout en expérimentant une nouvelle facette de la musique punk et en recevant en plein thorax (littéralement) la violence d’une musique sans concession, et par là même sublime. Car Algiers c’est avant tout ça : un son jamais vécu ailleurs.

Mais cela ne suffit pas à ma rationalité qui se pose plusieurs questions restées plus ou moins en suspens : y avait-il de la tension aujourd’hui entre les membres du groupe ? Étant un groupe jeune, Algiers cherche-t-il encore son live ? L’heure et l’endroit du concert avaient-ils été bien choisis par les programmateurs ?

Pour la première, aucun moyen de vraiment savoir. Le succès aurait-il érodé les relations entre les membres ? La symbolique de l’anniversaire leur pesait-elle ? Ou peut-être était-ce simplement un jour sans (ce qui est valable au vu des live reviews et des vidéos-live trouvables en ligne). Pour la deuxième, on pourrait se dire qu’au vu des quelques problèmes techniques du concert, il reste en effet à Algiers de l’expérience à acquérir. Enfin, pour la troisième, il est clair que faire passer un groupe au son si authentique et expérimental (et s’étant fait une réputation dans des petites salles), sur la plus grande scène, en plein soleil d’après-midi, avec en fond le bruit des vagues de la Méditerranée qui clapotent contre la digue du port, n’était pas une idée très pertinente…

© Le Romandie
© Le Romandie

Cette explication est sûrement la plus plausible, car Algiers est pour l’instant un groupe qui semble bien plus à l’aise dans des petites salles intimistes que dans des stades ou des gros festivals. C’est dans ces endroits que leur musique novatrice et leur philosophie engagée touche le public droit au cœur et dans les côtes. Et c’est tant mieux pour nous, car le Romandie est un lieu parfait pour ce genre d’expérience musicale. Sa décoration sommaire, toute de pierres apparentes, son ambiance plus punk que pop, son intimité plutôt sombre, sa bière qui coule à flots et sa population friande d’underground sont des atouts majeurs pour bon nombre de concerts. L’atmosphère rock’n’moody des arches lausannoises sera donc certainement plus propice à Algiers que l’ambiance décontractée des plages barcelonaises.

Rendez-vous donc ce mercredi 8 juin au Romandie.
Portes : 20H30 – Concert : 21H
CHF 17.- / CHF 10.-
Plus d’informations sur le site du Romandie et sur l’event Facebook.

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