La chronique onirique de Page – Episode 22

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Bienvenue dans ce petit coin de Toile. Mon nom est Page. Parce que parfois vous écrivez sur la page et, aujourd'hui, la Page écrit sur vous. Ceci est son domaine.

Cette semaine, nos sérendipités seront personnelles et à la limite de l’archéologie. Parce que parfois, lorsque les nouvelles expériences ont eu l’outrecuidance de ne pas nous apporter leur lot de sagesses ou de profond délire, il est bon de se remémorer celles qui durent depuis longtemps. Alors, asseyez-vous confortablement, respirez profondément, et laissez la Page vous emmener dans ses petits coins.

Ca tient à rien, mais ça tient.

« C’est quoi, ce truc, qu’on voit par la fenêtre ? » Il avait posé comme question la première fois qu’il m’a parlé. Et puis on a continué, on a sorti les premiers petits mots qui nous passaient par la tête, qui ricochaient les uns sur les autres un-deux, un-deux, gauche-droite, gauche-droite, et alors tu viens d’où ? Et alors t’as fait quoi avant d’arriver ici ? On n’a rien à faire, maintenant, on va faire un tour à Lausanne ? Moi je connais mal. Moi un peu. Il y a un magasin là-bas que j’aime bien, tu veux y faire un tour ? Pourquoi pas. Un-deux, un-deux, gauche-droite, gauche-droite. Tu penses quoi de… ? Ouais, moi aussi. Tiens, tu as eu une éducation religieuse, moi mon Papa faisait « Croâ ! Croâ ! » quand il croisait un curé. Tiens, tes vieux viennent de ***, moi j’y suis né, c’est pourtant pas la porte à côté, c’est marrant les coïncidences. Tu fais quoi ce soir, on va boire un pot ? Ah, tu bosses. Moi, j’ai les moyens de juste étudier. Bon, alors à demain, bon courage.

« Qu’est-ce qu’on s’emmerde dans ce cours. », il dit. J’acquiesce en retenant ma tête de mes mains. « On dégage à la pause ? – On dégage à la pause. » On s’enfuit des bancs de l’université, on rejoint la ville, on verra bien pour rattraper, un autre jour, une autre fois, mais là non, pitié, on est trop jeune pour avoir l’impression de pourrir sur pieds, comme un plant de tomates en jachère depuis des lustres. Alors on se promène, on découvre les merveilles de Lausanne, à pied, en respirant parfois entre deux phrases, quand vraiment l’air nous manque, parce que sinon c’est toujours gauche-droite, gauche-droite, lui-moi, lui-moi, on ne s’arrête plus.

On a quelque chose en commun, sans trop savoir quoi, au début. Un petit quelque chose qui dynamise nos échanges. Aujourd’hui, si je devais en parler, je dirais que c’est le même intérêt, le même désir de vivre et de découvrir. Découvrir la ville, mordre pour la première fois dans la carte d’un petit restaurant, découvrir ce qui nous plaît dans tel ou tel fauteuil de café, découvrir tel bouquin qu’on lira chacun de son côté pour se dire par la suite : « Et tu te rappelles quand..? – Ouais, trop bien ! Et quand..? – Ouiii, excellent ! ». Ca tient à rien, mais ça tient.

On ne refait pas le monde tous les jours, mais quand ça arrive le monde est fantastique, on gagne toujours et tout le monde devient comme nous, on ne se prend plus la tête avec des détails, on est dans dix ans, on est heureux, on a construit des vies en parallèle et on fait ce qu’on aime sur le moment, on en est sûr, ça va arriver. Style et substance, déco d’enfer, international men of mystery, comme ils disent, ça c’est nous, bientôt, on le sait.

On est le premier Noël après notre rencontre. Je reçois un message : « Joyeux Noël à toi mon frère ! » Je suis loin, au bord de l’océan, et je me demande quoi répondre. L’ambiance ici n’est pas qu’aux Fêtes, la vie pour moi c’est compliqué, mais l’espace d’un instant je ressens une de ces petites euphories qui en s’amoncelant font les vies heureuses. Je réponds une connerie, on ne change pas la dynamique. Au contraire, il y a quelque chose, là-derrière, de précieux. Les Fêtes passent. On se retrouve, et on reprend l’échange. On est encore jeune. On n’a pas de responsabilités. On ne se quitte que lorsque les circonstances nous y obligent.

Six mois plus tard, un drame survient chez moi. Il ne sait pas quoi dire, mais il est là. L’échange continue, avec peut-être la petite touche de vertigineuse insignifiance qui frappe ceux, celles, qui sont en train de grandir. On parle un peu, de la mort, du temps qui passe, de ce qu’il adviendrait si… Je lui rendrai la pareille quand il vivra à son tour son propre drame, quelques années plus tard. Je ne saurai pas plus quoi dire, quand la vie met une gifle à quelqu’un on peut parfois simplement lui mettre la main sur la joue, pour calmer un peu la douleur. On sera là pour échanger demain, après-demain. Et même ce jour-là, un-deux, un-deux, on échange, pour occuper le temps et les pensées, pour montrer qu’on écoute, et qu’on écoutera encore.

A côté de tout ça on construit d’autres choses, on rencontre du monde, on s’éloigne un peu parfois, des gens passent avec qui on veut ou on doit se montrer attentif, on vieillit un peu aussi, le boulot, les emmerdes, l’envie d’aller voir un peu plus loin puisqu’on a confiance, et qu’on sait qu’on ramènera probablement des gens ou des souvenirs à partager, à emmener avec nous, un-deux-trois, un-deux-trois, gauche-droite-milieu, et puis un-deux-trois-quatre, puis cinq, puis six, puis… tiens tout le monde est là aujourd’hui. Y a du monde, dis donc. On s’engueule une fois ou deux, aussi, le temps d’un apéro. Ca ne tient pas les engueulades, c’est pas notre genre, c’est fatigant pour tout le monde. On essaie de ne pas infliger ce genre de chose, dans un univers aussi classieux et feutré que le nôtre ça jurerait avec les rideaux de velours grenat.

Aujourd’hui, je sais pas pourquoi, c’est à lui que je pense, devant ma feuille blanche. Et comme je sais qu’il est un peu exhibitionniste – doublé d’un pervers polymorphe, ce que personne n’avait, je vous l’accorde, besoin de savoir –, je dépose ici ces quelques instantanés. Ca tombe bien, c’est bientôt son anniversaire, et j’ai pas envie de sortir sous la pluie pour lui acheter un cadeau.

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3 Responses

  1. NW
    | Répondre

     Magnifique hommage amical, émouvant mais pas larmoyant, encore une fois. Merci Page!

  2. Mum48
    | Répondre

    “L’amitié, c’est un seul esprit dans deux corps.”dixit ??? mais peu importe, c’est le fonctionnement qui importe et là j’ai l’impression que ça roule. La difficulté est de rencontrer le 2ème corps, de le reconnaître quand il passe à proximité, de ne pas le laisser filer.

  3. Zaëlle
    | Répondre

    C’est une très belle déclaration d’amitié, ça fait vraiment chaud au coeur, j’en ai presque les larmes aux yeux…
    ça fait plaisir de voir justement une déclaration d’amitié… Personnellement, quand j’en fais à mes amis, ça leur fait toujours bizarre parce qu’ils ne sont pas habitués… Pourtant je trouve bien de dire à ses amis qu’on les aime, sans seulement dire à nos ennemis qu’on les hait… Enfin bon.
    Merci encore un fois
    PS : c’est triste mais apparemment le commentaire que j’avais mis sur l’article précédent n’apparaît plus… Il y a du avoir un problème de connexion quand je l’ai posté… bon.. c’est pas grave mais c’est quand même bizarre….

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