De Vallorbe à Lausanne : chronique d’un campagnard urbanisé

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Mes amis de la campagne ne manquent pas de me le rappeler lorsque l’occasion se présente: je suis devenu un «citadin». Le ton légèrement railleur avec lequel ils entonnent ce mot-refrain lorsque j’aurais agi ou me serais supposément exprimé comme un mec de la ville, vient dénoter une différence de perception parmi d’autres, que les citoyens des campagnes portent généralement sur leurs congénères urbains, et vice versa. Bien que bon-enfant, ce rapport de rivalité continue de nourrir son lot de clichés et de fantasmes.
A gauche, Vallorbe depuis le Viaduc (by sebmettraux). A droite, la Cathédrale de Lausanne depuis le Grand-Pont (CC by Yoan).

Il y a maintenant près de dix ans, j’ai tourné le dos à mon Nord vaudois natal pour «descendre» à Lausanne. Jusqu’à cette date fatidique du 1er septembre 2009, mes venues dans la capitale vaudoise n’étaient que sporadiques: au cours de mon enfance, elles se limitaient à quelques virées familiales, pour nager à Bellerive, courir aux 4 kil’, faire des «commis» à Manor ou rester ébahi devant les rayons des «jouets Weber». A Lausanne, mes parents lui préféraient en effet souvent Yverdon, pour la simple et bonne raison de sa plus grande proximité géographique avec Vallorbe. Depuis et peut-être en partie pour la raison précitée, mais aussi parce qu’en bon Lausannois qui se respecte et prêche pour sa paroisse, je considère Yverdon comme une des villes suisses les plus sujettes à filer le cafard, en concurrence directe avec Olten, Brig et Aarau.

De ces premières virées lausannoises en famille, je ne garde donc que des souvenirs assez flous. Parmi eux toutefois, cette scène nous mettant nez à nez, ma sœur et moi, avec cette femme à l’allure ma foi peu coutumière aux yeux des campagnards que nous étions, s’était révélée particulièrement marquante. Sans âge malgré quelques rides et une épaisse chevelure huileuse, d’un pas chancelant, l’œil vitreux et le regard absent, sa silhouette momifiée s’était approchée de nous en baragouinant pour nous réclamer un maigre pécule, filant alors une peur bleue à ma sœur encore jeune et innocente. Ce n’est que des années plus tard, à force de retomber sur ce même corps recroquevillé, traînant robotiquement les pieds pour apostropher le chaland devant les portiques de Payot – son poste de «travail» préféré –, que je comprendrai que cette dame était en réalité la plus célèbre toxicomane lausannoise – l’incarnation vivante de Sébastien Jaquet en quelques sortes – et certainement aussi la plus résistante, au point de me demander aujourd’hui si elle ne finira pas par tous nous enterrer.

Bribes d’émotions lausannoises

Puis est venu l’âge de l’adolescence, où les pérégrinations urbaines se faisaient désormais accompagnées d’ami-e-s, à coup d’aller-retours Vallorbe-Lausanne en train. Suivant un itinéraire quelque peu stéréotypé, typique pour les villageois que nous étions et qui, selon les propres dires des natifs lausannois, viennent de «teeeellement loin!» et ne prennent il est vrai, ni le temps ni la peine de s’aventurer hors des sentiers balisés de la ville: CityDisc, Ouchy et Manali le jour, King Size, Brasserie du Château, XIIIe siècle et festival de la Cité la nuit.

Sauf que voilà: le dernier train permettant de regagner le comté vallorbier quittait Lausanne à 23h31, le premier du lendemain à 6h31 (impliquant de poireauter une heure et demie après la fermeture des derniers clubs…). Autant dire que pour nous autres provinciaux, une escapade lausannoise pouvait souvent tourner court tant elle nous confrontait systématiquement au même dilemme cornélien: ou consentir une «fin de partie» prématurée et interrompre la soirée à une heure (démesurément) raisonnable, au moment même où la fête commençait à battre son plein. Ou éprouver les limites de sa propre endurance et laisser sciemment son corps et son âme s’abandonner dans les plaisirs de la frénétique nuit lausannoise, en acceptant toutefois d’encourir quelques risques inhérents à ce type de scénario: celui de ressentir une pénurie d’énergie à trois heures du matin, de s’endormir dans le premier train du matin (et potentiellement finir à Palézieux…) ou plus glauque, de faire une malencontreuse rencontre avec des canailles de Bussigny sur le chemin du retour…

Lausanne depuis la place de la Cathédrale. CC by Yoan

La ville et ses vertus

A force d’accumuler les mésaventures précitées, mais aussi de vagabonder à l’étranger – ce qui facilite forcément le déracinement de ses terres d’origine –, ces bribes d’émotions lausannoises, savourées par intermittences, laissent un goût d’inachevé allant toujours croissant. Parallèlement, l’ambiance villageoise paraît se transformer. Les soirées entre amis semblent s’éloigner de l’esprit enjoué d’autrefois: la trame devient de plus en plus convenue, l’issue souvent prévisible. Certaines amitiés se révèlent aussi moins inséparables qu’escompté et la communauté de destins à laquelle on se croyait solidement et durablement lié, finit contre toute attente par s’effilocher. Plus prosaïquement enfin, le chemin à parcourir depuis le bled pour rejoindre son université ou son poste de travail, semble chaque jour s’allonger, tandis que la séduisante perspective de quitter le foyer familial se retrouve renforcée.

Alors naît bientôt cette sensation, sans doute un brin naïve quand on y repense a posteriori, qu’il n’y a qu’en ville qu’on peut vivre sa vie vraiment à fond. Que c’est en ville aussi que l’on parviendra à fuir la routine tant redoutée, puisque derrière chaque porte se cachera dorénavant l’éventualité d’une nouvelle rencontre. En ville encore, et à fortiori à Lausanne, avec son vaste réseau de transports, son offre culturelle bouillonnante, ses solides infrastructures (cinémas, théâtres, opéra, musées, restos, bars, concerts, night clubs, plages, piscines, patinoires, centres sportifs) et sa douceur climatique, que résident les meilleures opportunités de se divertir, de s’instruire et de gagner accessoirement sa vie en un seul et même lieu. Autant d’opportunités comme autant de moyens laissant miroiter la possibilité d’une vie plus confortable, plus tonique, plus trépignante – et qui s’avérera aussi par la suite plus «lausanno-centrée» –. Autant de moyens comme autant de raisons qui expliquent donc pourquoi, tant d’habitants des campagnes se sentent, à un moment ou à un autre, poussés sur la route de l’exode.

La campagne et ses vertus

Les irréductibles résistent quant à eux à cet exode rural. Et nul doute qu’une part d’entre eux résistera toujours – et c’est tant mieux –  à venir compléter les 40% de la population suisse vivant déjà dans l’une des cinq plus grandes villes du pays. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils refusent de tester épisodiquement l’urbanité, mais rarement plus que le temps d’une soirée, avec un statut de «visiteurs» assumé. Ces désirs de cité sont en effet fugaces et vite refrénés, les campagnards réprouvant généralement le mode de vie citadin, supposé tapageur, stressant et déconnecté de la nature. Satisfaits au contraire de leur ancrage dans des régions du canton où subsistent encore des terres arables, ils y voient là la promesse d’une existence plus douce, plus sobre, plus authentique.

Les zones rurales recèlent en effet d’avantages non négligeables, dont je n’omets pas de vanter encore aujourd’hui les valeurs, notamment auprès de certains citadins ayant eux-aussi tendance à porter un regard erroné et un peu condescendant à l’égard de la campagne et de ses habitants. Ce regard reste néanmoins contrasté: d’autres citadins, bien conscients des atouts qu’un mode de vie champêtre peut offrir, choisissent de quitter la ville. Un autre phénomène voit aussi des personnes, qui, rattrapées par la nostalgie ou mus par le désir de fonder une famille après s’être établies plusieurs années en ville, décident de regagner la campagne.

Les Alpes, la plaine de l’Orbe et la Vallée de Joux, depuis le sommet de la Dent de Vaulion. CC by José Manuel

Car pour y avoir goûté pendant près de vingt ans, force est d’admettre que les vertus d’une vie en campagne existent bel et bien. Financièrement d’abord: les adeptes de la mobilité pas douce par exemple, profitent d’une gratuité encore très courante pour parquer sur les zones bleues, alors qu’une heure d’horodateur dépasse rarement un franc cinquante, soit deux fois moins qu’à la Riponne pour une durée équivalente. Et que dire des loyers? A ce jour, l’on peut quasi s’offrir un cinq pièces à Vallorbe pour le prix d’un deux pièces et demi à Lausanne…

Écologiquement ensuite: les narines des campagnards doivent certes parfois endurer les émanations des bouses ou du purinage printanier. Mais l’air y reste toutefois plus respirable et moins nocif qu’à Lausanne ou (pire) à Genève, où les couches de dioxyde de carbone issues de la circulation et de l’industrie viennent, plus particulièrement en période estivale, encrasser les poumons de ceux qui les respirent.

Environnementalement enfin: certaines régions de campagne regorgent de zones naturelles incroyables, sauvages et magnifiquement préservées. Les espaces verts de Lausanne sont nombreux et très appréciables mais il faut bien avouer qu’en comparaison aux crêtes du Jura vaudois, où l’on compte un nombre incalculable d’itinéraires de randonnées et autant de possibilités de s’offrir un vrai bol d’air frais, le bois de Sauvabelin et le parc de Milan font un peu pâle figure.


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