De Provence à Lausanne : billet d’une campagnarde qui ne se laissera jamais totalement gagner par la grande ville

En lisant la très belle chronique rédigée par mon compatriote Yoan il y a de cela quelques temps, « De Vallorbe à Lausanne : chronique d’un campagnard urbanisé », j’ai ressenti l’envie d’aussi partager mon expérience de migration campagne/ville. C'est plus bref, dans un autre style mais... tous les chemins mènent à Lausanne!

Laissez-moi dans un premier temps lever un doute potentiel quant au titre de mon article : je viens bien de Provence, mais rien à voir avec l’arrêt du M1 situé au beau milieu de la Vallée de la Jeunesse, ni même de la région toute de mauve vêtue du sud de la France. Je viens d’une toute petite commune du Nord vaudois, peuplée par 388 humbles habitants, dernière étape vaudoise avant le fort lointain canton de Neuchâtel.

Une vue depuis les hauts du village de Provence, et une autre sur le lac

J’y ai grandi très heureuse, à jouer dehors en toute saison, sans surveillance nécessaire de mes parents car tout le monde connaît tout le monde à Provence. Les enfants y sont libres (quoique plutôt rares depuis quelques années) et habitués à veiller les uns sur les autres. Vous trouvez ça cliché, une campagnarde qui prône que l’enfance à la campagne c’est plus pittoresque qu’en ville ? Tant pis, j’assume.

Puis, j’ai réalisé qu’Aznavour m’a gentiment piqué des paroles que j’aurais pu écrire, 46 ans après lui [1] :

« A dix-neuf ans j’ai quitté ma Provence

Bien décidée à empoigner la vie

Le cœur léger et le bagage mince

J’étais certaine de conquérir Lausanne »

Du haut de mes 19 ans, 3 mois et quelques jours, j’ai quitté le cocon familial pour des raisons professionnelles et académiques. En effet, les possibilités de formation existantes par mes contrées d’origine ne correspondaient pas à mes attentes. Me voici donc partie à l’assaut de la grande ville. J’ai emménagé à Lausanne en date du 19 décembre 2007. Je ne savais pas vraiment me faire à manger, j’avais peur de me balader au centre seule après 22h00 et j’étais bien triste lorsque les habitants de mon quartier répondaient à mes « bonjour » enjoués en enfonçant leur regard dans le bitume.

Avant de m’y établir, je venais surtout à Lausanne le weekend et la nuit. Ado, je fréquentais assidument feux le Kerrigan’s, le Shiva et le Café des Philosophes. J’y ai de très beaux souvenirs. Je me rappelle avoir déjà senti alors l’envie de me frotter à cette large agglomération de plus près. Je trouvais que les gens avaient tous l’air si intéressants, d’un éclectisme à couper le souffle, et aussi très différents de mes univers d’enfance. Tout me semblait réalisable, à portée de main. Avec en plus mes envies de révolte face à mes parents ainsi qu’un énorme besoin de m’émanciper, je me projetais déjà aisément dans ce vaste champs non pas de fleurs mais de possibles, de béton et de nouveautés.

Rue du Petit Beaulieu. CC by Manon

Ma première escale lausannoise a duré huit riches et belles années, rue du Petit Beaulieu 7. J’y ai d’abord vécu dans un studio de 36m2 durant mes études. J’y ai entre autres découvert les rudiments de la vie d’adulte, le marché sur la rue de l’Ale, la laverie de la rue du Maupas et les sirènes des ambulances de la Source. Une vue plus que partielle sur les montagnes, mais la farouche sensation de vivre au centre du centre, là où tout se passe. Là où les gens marchent vite, vers des buts mystérieux et décisifs.

Puis, toujours à la même adresse, dans un grand trois pièces et demi. J’y ai découvert les rudiments de la vie de couple, l’excitation de participer à ma première course à pied à l’occasion du marathon de Lausanne et la joie des « samedis-rien-qu’à-moi ». Ils étaient humblement composés comme suit : un renversé au Café de la Louve – si possible en terrasse, afin de me délecter d’histoires que je m’inventais en regardant les innombrables passants passer –, une balade à pied jusqu’au Musée de l’Elysée, un livre dévoré au Café de Grancy, pour finir par un ciné solo au Pathé Galeries. C’est également à cette période que j’ai pris mes tous premiers cours de chant à l’EJMA. Une étape si riche et décisive dans ma vie de jeune femme.

Puis, après un bref et on ne peut moins concluant passage par Cugy, me voici au pied de la forêt de Sauvabelin depuis bientôt trois ans. Je ne vis plus au centre, mais bel et bien encore à Lausanne. Je suis proche de la forêt, mais je ne m’y trompe pas, il s’agit d’une forêt urbaine. Rien à voir avec les forêts dans lesquelles nous allions marcher avec l’école et où nos profs nous apprenaient les noms des arbres, et comment les identifier grâce à leurs feuilles. Mais je m’y sens vraiment bien, j’aime m’y promener, y courir et passer du temps avec les animaux. Et en plus là-haut, quand on dit « bonjour », les gens répondent.

 

Lac de Sauvabelin. CC by Manon

 

Aujourd’hui, je sais un peu mieux me faire à manger et je n’ai plus peur de me balader au centre seule après 22h00. Mais je ne me suis toujours pas habituée au fait que les gens qui se croisent ne se disent pas « bonjour ». On se regarde à peine et on se connait si peu, malgré le fait que l’on vive bien plus proches les uns des autres qu’à la campagne. L’anonymat dont on jouit lorsque l’on vit en ville a parfois des aspects reposants et apaisants, mais il a aussi le don de me foutre un peu le cafard par moment.

Je sens bien que la campagne commence doucement à me rappeler à elle et que je ne compte pas lui faire faux bon. Elle m’a vue naître, grandir, jouer, découvrir tant de choses pour la première fois, vivre de merveilleux moments en famille. Et Lausanne m’a quant à elle vue devenir adulte, a assisté à déjà tant de mes luttes, de mes désillusions mais aussi et surtout à de merveilleuses rencontres et découvertes. Tout a sa place. Je me sens autant chez moi à Provence qu’à Lausanne, à Ghorepani qu’à Berlin. Je pense que je serai toujours un peu les deux, mi-campagnarde, mi-citadine.

 

[1] Attention pour les puristes, paroles adaptées pour la cohérence de l’article


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