Bircher Muslim

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Le 29 novembre prochain, les citoyens suisses devront se prononcer sur l'initiative anti-minarets. Quels sont les fondements et les enjeux de cette votation? Décryptage.

Se faire exploser au nom d’Allah aura finalement desservi l’image de l’Islam. Les attentats aux Etats-Unis, Londres, Madrid ou encore Bombay ont donné une vision figée et opaque de cette religion et l’occasion parfaite pour toutes sortes d’islamophobies d’apparaître au grand jour. L’an dernier, divers mouvements nationaux et identitaires créent l’organisation européenne : « les villes contre l’islamisation », sans grands remous médiatiques. La Suisse ne fait pas exception, la prochaine votation montre clairement une méfiance envers la religion de Mahomet.

Voilà plus de cinquante ans que des mosquées existent en Suisse et que quatre d’entre elles sont dotées d’un minaret. En 2006, trois demandes de construction de cet attribut d’architecture islamique suscitent des débats politiques houleux. Voyant la laïcité et l’Etat de droit en danger, l’extrême droite suisse s’est sentie investie d’une mission : remettre l’Eglise au milieu du village. Deux ans plus tard, l’UDC et l’UDF lancent une initiative « contre la construction des minarets ». Cette interdiction sera peut-être inscrite dans notre Constitution…ou pas. Verdict dans moins de deux semaines, après notre passage aux urnes.

Depuis les années 60, diverses communautés musulmanes vivent en Suisse, leur nombre augmente et leur installation se fait durable. Elles restent malgré tout assez discrètes jusqu’à ce que cette campagne politique les mette sous les projecteurs. Aujourd’hui, on compte 4,6% de musulmans en Suisse, dont 10% seulement seraient pratiquants. Pour les spécialistes, la majorité d’entre eux sont intégrés et pratiquent un Islam laïc. De façon ultra-minoritaire, il existerait une poignée d’islamistes radicaux qui, en général, se tiennent loin des mosquées officielles et éprouvent, tout comme l’extrême droite, un dédain face aux minarets. Pourtant, notre vision de l’Islam se forge bien trop souvent sur les dires et les actes de ces rares mouvances extrémistes. Tel semble être le cas de l’UDC, qui construit son discours uniquement autour d’un « Islam fondamentaliste » et jette ainsi le discrédit sur la majorité, soit sur les musulmans modérés. L’un des membres de ce parti a d’ailleurs affirmé que si l’attention est (quasi) uniquement portée sur cette minorité, c’est parce qu’elle peut s’avérer aussi dangereuse que… les nazis au temps d’Hitler…

Pas de pitié pour le croissant!

N’étant pas un pilier de la foi musulmane, le minaret n’aurait pas raison d’être. Telle est l’argumentation de base des initiants. Selon ces derniers, cet élément architectural signifie uniquement : « Nous sommes là et nous ne partirons plus !». Autrement dit, ces tours revendiqueraient une exclusivité religieuse et symboliseraient la mise en place d’une « islamisation rampante » dans notre douce Helvétie.

Pour les partisans anti-minarets, dire oui à ces constructions revient à ouvrir grand les bras aux muezzins et à leur « Allah Akbar conquérant ». Cette “menace” a été mise en avant, entre autres, par des membres de la Jeunesse Identitaire de Genève. Il y a quelques jours, au petit matin, ceux-ci ont réveillé les résidents du quartier de la mosquée du Grand-Saconnex, en diffusant de leur voiture, par haut-parleurs, un appel à la prière. Le but de cette mascarade? « Faire prendre conscience à la population qu’en cas de refus de l’initiative populaire, c’est cette voix qu’elle entendrait, dans quelques années, plusieurs fois par jour ». Or, voilà bien plus de trente ans que ce lieu de culte genevois possède un minaret sans qu’aucun appel de muezzin ne retentisse ni qu’aucune revendication dans ce sens ne soit émise. Y’aurait-il de la paranoïa dans l’air? Pour l’instant, les seuls muezzins que nous avons rencontrés en Suisse se trouvaient dans un jeu vidéo du net, où les internautes pouvaient les empêcher de “vociférer” en les dissuadant…à coups de fusils! Ne cherchez pas ce site, géré par les opposants aux minarets, il a vite été mis hors ligne.

En fait, à en croire l’UDC, une invasion barbare de barbus serait en route et la culture occidentale chrétienne en péril. Un tableau, à faire trembler les dévots! Au point qu’en Valais, les habitants ont pu retrouver de “drôles” de tracts sur leur pare-brise, signés par la Jeunesse du Christ-Roi (un mouvement catholique intégriste, proche d’Ecône). Les slogans sont parlants : « La Croix ou le Croissant? Il faut choisir. Non à l’expansion de l’Islam » ou encore « A nous de faire une Croix sur le Croissant, sans quoi c’est le croissant qui va nous manger! ».

Les impies peuvent aussi frémir. Partant du fait que « le minaret devient le glaive de l’islamisation politique », cette « progression de l’Islam » serait une menace non seulement pour la chrétienté mais aussi pour notre système juridique. Pour Oskar Freysinger, fer de lance de cette campagne anti-minarets, « l’Islam est une religion totalement atypique » qui n’a « pas fait son siècle des Lumières », car « elle ne distingue pas l’Eglise de l’Etat ». Il ajoute alors qu’elle doit être combattue « en tant que mouvance politique porteuse des germes d’un système totalitaire antidémocratique ». La crainte de cette extrême droite? Qu’«un système juridique de type théocratique» voie le jour en sol helvétique. Or, jusqu’à présent, pas l’ombre d’une charia dans nos contrées. Comme le signalent plusieurs organisations musulmanes, à aucun moment, les croyants musulmans n’ont demandé de changer la loi de ce pays. En revanche, les acolytes de Monsieur Freysinger, par leur initiative anti-minarets, ne demandent-ils pas une modification de la Constitution pour y inscrire une loi d’exception?

Pour mettre en avant cet “Islam subversif”, l’UDC s’affiche. Et pas n’importe comment. En pointant l’inégalité entre les sexes jugée flagrante dans cette religion. En effet, ce parti affirme que : «  Le minaret est le symbole d’une exigence de pouvoir politique, au même titre que la tentative d’imposer le port de la burqua,(…), de faire accepter le mariage forcé et de légitimer l’excision ». Ainsi, interdire les minarets reviendrait à libérer les femmes musulmanes! Les affiches “udc-istes” sont explicites : un dessin de minarets en forme de missile transperçant le drapeau suisse avec, en premier plan, une femme en burqa; une photo -montage mettant nos conseillères fédérales à la mode afghane; ou encore, placé entre deux minarets, un visage d’une femme couverte ne laissant voir que ses yeux. A chaque fois, c’est la même rhétorique « Halte à la soumission » ou « Stop » suivi d’un « Oui à l’initiative contre les minarets ». Plusieurs politiciens et politiciennes, en particulier de gauche, ont noté, d’une part qu’il est assez étonnant de découvrir chez ce parti d’extrême droite une “fibre pseudo féministe”. La défense de la condition des femmes n’a jamais franchement été au programme de ce parti, qui, par exemple, ne cesse de souligner que la place de la “gente féminine” est à la maison et au service de son époux. D’autre part, les femmes vêtues de voile intégral ne courant franchement pas les rues de notre Confédération (si ce n’est quelques touristes), il n’existerait pas un problème de sécurité publique à ce niveau-là.

Du pain béni pour Kadhafi?

Si la Suisse devient le seul pays à inscrire dans sa Constitution une telle interdiction, son image pourrait être ternie. Selon certains, il n’est pas à exclure qu’elle deviendrait « la cible de représailles extérieures ». C’est ce que prétend en tout cas le site internet américain Wall Street Journal qui prédit, en cas d’acceptation de l’initiative, une fragilisation de la place économique de notre pays. Il décrit, dans son article titré « Business is worried » (le monde des affaires est inquiet), qu’il est fort possible que quelques grandes entreprises suisses implantées dans certains pays musulmans soient boycottées. Pour Economie Suisse, ces pays « sont importants pour le commerce extérieur et le tourisme. Un boycott de [nos] produits pourrait entraîner des pertes se chiffrant en milliards et des suppressions d’emplois ». Récemment, un site proche du dictateur libyen, qui sert de propagande anti-suisse, appelait déjà à ne plus acheter certains produits Nestlé et Swatch en faisant référence à « des affiches racistes qui incitent à l’interdiction de la construction de minarets en Suisse ».

Certainement encore plus grave que cette conséquence conjoncturelle non négligeable, l’ONU tout comme Human Rights notent que si le « oui » l’emporte le 29 novembre, la liberté religieuse et le principe de non-discrimination seraient remis en question. Dès lors, le non-respect de ces valeurs fondamentales de la Constitution, mettrait en péril la paix religieuse. Finalement, comme l’annonce Tariq Ramadan, professeur suisse d’études islamiques contemporaines à l’Université d’Oxford, même si le minaret n’est pourtant pas une exigence partagée par tous les musulmans et qu’il n’est pas obligatoire dans le Coran, « ce n’est pas une raison de juger que les croyants n’en ont pas besoin ». Selon lui, refuser les minarets correspond à une tentative « d’invisibilisation » de la communauté musulmane, ce qui est contraire à l’idéal du « vivre ensemble ». Par ailleurs, ceci nuirait à l’intégration et encouragerait le repli communautaire et le fondamentalisme que cette initiative tente justement de combattre. 

En résumé, l’initiative met en péril la paix religieuse, elle est en contradiction avec la Constitution, elle empiète sur les compétences cantonales et communales en matière de construction, elle est inefficace pour lutter contre des tendances extrémistes, elle porte atteinte à l’image de la Suisse. Pour toutes ces raisons, il faut savoir que le Conseil fédéral et le Parlement recommandent de rejeter l’initiative «contre la construction des minarets ».

 Affaire à suivre donc le 29 novembre prochain….

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Florence

4 Responses

  1. camille_chardon
    | Répondre

     Franchement génial ton article, c’est du bon boulot 😉

  2. Anonyme
    | Répondre

     Merci pour cet article bien écrit qui éclaircit pour moi bien des points qui me semblaient encore obscures avant la votation. Et qui en dit long sur la mauvaise foi dont l’UDC fait preuve, une fois de plus.

  3. Wine
    | Répondre
    Le rejet de cette initiative n’est pas assuré…
    A grands coups d’affiches et de discours, 
    les initiants dynamiques font leur job…  et des utopistes croient
    qu’une interdiction serait aberrante, donc ils “pensent” à un rejet. 
    Mais pour en arriver là, il faut se mobiliser et VOTER.
    Penser ne suffit pas, il faut agir avec un NON dans l’urne!

  4. romuald
    | Répondre

    Comme je l’écrivais sur le Bondy Blog version “originale”, d’après l’article le nombre de musulmans est très faible chez vous voisins suisses (4.6%); et à peine 10% de ces 4.6% seraient pratiquants.
    Ce qui assurément ne justifie pas les agitations populistes de l’UDC.

    En France pour comparer, on a peut-être 5 millions de musulmans (aucune idée; les stats ethnico-religieuses étant considérées comme racistes); un sondage de La Croix daté de l’an passé indiquait que 70% des musulmans faisaient le ramadan, et que près de 35% étaient pratiquants (surtout chez les plus âgés).
    Mais surtout sont apparues depuis les années ’90 des revendications qui n’existaient pas auparavant (problème du voile à l’école, qu’il a fallu légiférer; voire de la “burqa” bref du voile intégral que l’on voit surtout dans les cités sensibles; halal parfois réclamé à la cantine scolaire, médecins se faisant parfois agresser par des maris refusant que leur femme, voilée, se fassent ausculter etc; bref chez nous il existe un islam radical, identitaire, politisé, même s’il est très minoritaire. Mais expressif..).

    Pour moi, les musulmans comme les catholiques, les juifs, les bouddhistes, les protestants doivent pouvoir prier et donc le faire dans des édifices appropriés. Pour autant, la construction et le financement ainsi que la location du terrain doivent se faire selon les lois en vigueur, ce qui en France n’est pas toujours le cas..
    J’ignore en fait si en Suisse s’applique la laïcité; sinon, comment ça fonctionne justement pour les édifices religieux.

    Par contre, toute critique des religions doit être autorisée et non frappée du sceau du racisme, comme tente au contraire de le faire depuis des années Tariq Ramadan dont il est question dans l’article; lui qui a introduit le terme “islamophobie”.
    Pour lui, interdire les minarets serait synonyme d’une volonté d’invisibilisation des musulmans de Suisse.
    Or, vu leur très faible nombre, ils sont, je suppose, déjà quasiment invisibles, et surtout, ne paraissent pas réclamer de minarets…. D’où l’étrangeté des propos tenus par Tariq Ramadan.

    Et si on suit sa logique, interdire le voile et qui plus est le voile intégral participerait également à cette fameuse invisibilisation des musulman(e)s? paradoxal, puisque le voile, et le voile intégral, tendent à biffer l’identité (à la manière d’un uniforme qui efface l’identité individuelle au profit d’un groupe) donc la visibilité… 

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