Quand les médias se mettent au service des discours stéréotypés: de la quête d’audience au règne de l’UDC.

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La campagne outrancière de l’UDC se terminera dans les urnes ce dimanche. Les pronostics sont loin d’être encourageants pour un Etat qui se voulait de droit, c’est-à-dire un Etat où ne règne pas l’arbitraire et dans lequel tous les individus sont égaux devant la loi. Le fonctionnement des médias peut avoir une part explicative et cristallise peut-être des problèmes structurels plus profonds.

En août de cette année, les Annales « Qualité des médias-Schweiz Suisse Svizzera » ont été présentées pour la première fois au grand public. Elles sont le fruit d’une analyse de l’Université de Zurich ciblant le journalisme dans la presse, la radio, la télévision et en ligne des 46 principaux titres des trois régions linguistiques de Suisse. Elles concluent que la qualité de médias en Suisse se détériore et affaiblit la qualité des débats démocratiques, et donc la démocratie. En effet, le manque de ressources des rédactions a entrainé une compression de personnel qui ne leur permet plus d’approfondir l’information qu’elles diffusent. Elles deviennent donc de plus en plus perméables face aux pressions externes des acteurs issus du monde de la communication et des relations publiques. Par ailleurs, la concentration des médias homogénéise cette information et menace sa diversité. Ainsi, mécaniquement, les mêmes informations sont traitées de la même manière sur les différents canaux existants qui, en Suisse, appartiennent majoritairement à deux grands groupes, Ringier et Tamedia. Les conséquences de cette évolution sont une tendance à la conformité, à l’attention portée sur les scandales et les catastrophes, à la personnalisation, au provincialisme et au mélange de l’analyse et du commentaire. De cette publication, peu de journaux en ont fait la une !

La responsabilité démocratique des médias

Même si certains hauts dirigeants de l’oligopole médiatique suisse réfutent cette thèse, les sciences de la communication avancent que le populisme des médias favorise le populisme politique (Kurt Imhof sociologue des médias, Le Temps, 16.11.10). Au-delà de l’utilisation problématique du terme de populisme, il est effectivement clair que chaque individu d’une société construit une grande part de son rapport au monde à travers les médias. Ces derniers ont donc une responsabilité à analyser et à rapporter des informations de qualité, vérifiées et approfondies. Ce n’est en effet pas un luxe mais bien une responsabilité que de proposer une objectivation du monde. Et quand cette qualité fait défaut, que les informations diffusées sont les mêmes, traitées de la même manière et se cristallisent sur le papier glacé des pages à scandales au lieu de viser le développement de sujets sociaux, environnementaux, économiques et politiques qui ont de véritables impacts sur nos vies, alors effectivement une certaine vision de la démocratie est en danger. La diversité et la complexité du monde disparaissent, notre identité et notre rapport à notre propre communauté en sont ébranlés, une tendance à essayer de cibler les responsabilités sur certaines catégories d’individus et de nier l’existence de véritables problèmes structurels apparaissent, l’idée que les abus ne sont que le produit des abuseurs s’imposent (voir Antoine Chollet, Voix d’exils et Le Temps, 26.11.10). 

Le mode de financement pervers de la course à l’audience

Les médias ont basé leur mode de financement sur la publicité et ce dernier cristallise peut-être une dérive plus profonde du fonctionnement de nos sociétés. En effet, la plupart des médias ont choisi de baisser les prix de leur publication en compensant le manque à gagner ainsi créé par la vente d’espaces publicitaires. Cette tendance est arrivée à son apogée avec l’avènement des journaux gratuits, dont le coût de production est totalement couvert par la vente d’espaces publicitaires. Or les publicitaires souhaitent diffuser les produits de leurs clients sur des plateformes médiatiques fortement consultées. Ainsi, si le contenu n’est pas suffisamment sexy, le prix de la page est moins élevé, voir ne vaut rien, et cela indépendamment de la qualité de l’information diffusée. De la sorte, l’information devient non plus une responsabilité mais une marchandise à diffuser à un public cible et le lecteur en est réduit à son tour à une marchandise à vendre aux publicitaires et à leurs clientèles. Les médias luttent alors pour leur survie en entrant en concurrence pour séduire les annonceurs. Il est là possible de voir deux cercles vicieux : à travers l’achat d’espaces publicitaires, les acteurs ayant de forts moyens financiers peuvent soutenir les plateformes médiatiques qui confortent et justifient leur position dans la société ; et les médias sont structurellement entraînés vers une course à la surenchère afin d’atteindre la plus grande audience en multipliant la focalisation sur les faits divers tapageurs et une décomplexification du monde. De la sorte, cette entreprise de vente se fait progressivement aux dépens de la tâche première d’information. Les exigences comptables empêchent une remise en question plus large de la part des grands groupes propriétaires des médias et les objectifs financiers deviennent la norme pour satisfaire les actionnaires.

Le terreau médiatique favorable aux propos de l’UDC

De la sorte, les campagnes de l’UDC lancées à coups de millions s’installent dans un terreau déjà favorable aux propos manichéistes faisant fi de la complexité de nos sociétés. D’une part, l’UDC a à disposition des millions pour financer sa campagne et s’acheter des encarts publicitaires, et d’autre part le monde médiatique construit quotidiennement une décomplexification exagérée et stéréotypée du monde afin d’améliorer son score en terme d’audience. L’UDC l’a bien compris et prépare ses campagnes en fonction. Les propos tapageurs faisant vendre du papier, il est ainsi sexy de publier une affiche de l’UDC dans un article consacré à l’une de ses initiatives mais il est plus difficile de développer un argumentaire aboutit sur le fond de la question, faute de ressource. Il y a donc bien des problèmes structurels et pas seulement dans le monde des médias. Dans nos esprits s’est imposée comme une évidence l’idée que la concurrence est mécaniquement positive pour le consommateur, que de l’addition des intérêts individuels résulte l’atteinte d’un intérêt collectif. Il serait peut-être temps de se poser la question de la pertinence d’un tel postulat pour de multiples pans de la société. La mise en concurrence a failli pour de nombreuses branches de l’économie : au lieu de la diversité attendue et aux dépens des PME se sont constitués de grands conglomérats. Pour le moment, ce sont donc les propriétaires et les actionnaires qui en profitent, rarement les petites gens et la collectivité. La question des valeurs que nous souhaitons promouvoir est au centre de la question médiatique. Une presse indépendante, diversifiée et de qualité semble effectivement être l’un des piliers d’une démocratie. Ceci malgré l’existence du système de démocratie directe, bien au contraire.

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Sébastien

15 Responses

  1. Anonyme
    | Répondre

     Merci pour cet excellent article!

    • sebschnyder
      | Répondre

      😉

  2. camille_chardon
    | Répondre

    J’en arrive au même point que toi, mais à une variante près : l’hypothèse des problèmes d’origine structurelle est peut-être à nuancer ?!
    Une des critiques principales émise par ces Annales concernant la qualité des reportages sur l’initiative contre les minarets est que: « les médias ont mis en scène la bataille de votations non pas en priorité comme une confrontation entre les acteurs politiques (partisans et opposants), mais entre partisans et la minorité musulmane en Suisse.» Et cela ne permet pas d’ouvrir le débat de fond correctement. Ce point m’interpelle d’autant plus que sur le LBB nous avons aussi un peu procédé ainsi. J’ai l’impression que les médias se sont sentis désemparés face à un projet de loi qui stigmatise une population en particulier… Cela souligne en effet à quel point il faut être vigilant dans la manière de traiter l’information, mais ce n’est pas toujours lié à des raccourcis sensationnalistes par souci de rendement… Malgré les problèmes de financement de la presse écrite, les médias suisses figurent au premier rang du classement mondial de Reporters sans Frontières, et ce n’est pas rien ! En Suisse, la liberté de la presse se porte donc très bien… mais elle ne peut peut-être pas faire grand chose pour défendre l’utopie démocratique face au suffrage universel ?!

    • sebschnyder
      | Répondre

      Alors si je ne m’abuse et si je fait référence au même classement, il concerne la liberté de la presse sur un territoire donné et non pas la qualité des médias. Ce qui est fortement différent. La liberté étant une condition nécessaire mais non suffisante à une certaine qualité.

      • camille_chardon
        | Répondre

        La liberté de la presse influe directement sur la qualité des médias. Je voulais simplement mettre un peu de couleurs dans le noir tableau que tu as peint, tout en pointant du doigt les journalistes, à qui il reste encore une bonne marge de manoeuvre face à l’impérialisme économique.

        • sebschnyder
          | Répondre

          😉

  3. jean_tschopp
    | Répondre

     Bien vu Sébastien! Et vive la presse qui n’a pas comme seule ligne éditoriale la promotion des faits divers.

    • sebschnyder
      | Répondre

      Salut Jean,

      Merci de ton commentaire!
      Séb

  4. topaze_chantilly
    | Répondre

     Merci pour cet article d’une belle lucidité. Bravo à son auteur qui en quelques mots démontre qu’il devient urgent de penser également la démocratie comme un projet substantiel et non plus, seulement, comme un processus strictement formel, une procédure.

    Sans un questionnement permanent des structures permettant le “jeu démocratique”, il me semble aussi qu’on court immanquablement le risque de retomber dans des rapports de force inégaux que, précisément, l’ère démocratique a voulu enterrer.

    En remettant aveuglément au peuple certaines des clés de sa politique, la Suisse s’expose au risque que les forces dominantes qui emportent la mise, fixent alors des lois qui entrent en contradiction avec les principes même de sa constitution. Ce fut le cas de l’interdiction des minarets, et peut-être même de la présente initiative sur les “étrangers criminels”. Si une presse indépendante est une condition nécessaire à la prévention de ce problème en amont, l’instauration d’une Cour constitutionnelle, qui aurait l’autorité de renvoyer le “peuple” d’aujourd’hui à ses promesses démocratiques immémoriales, pourrait à mon sens être utile en aval. 


    • Daniel
      | Répondre

      Bonjour,

      C’est un bon article qui s’efforce de rendre accessible les difficultés liées à la montée d’un populisme médiatique qui entraîne les évolutions que l’on sait.

      Mais je voudrais attirer l’attention sur le mauvais usage à deux reprises d’un terme dans l’article : publiciste.

      Il faut éviter de confondre le publicitaire (qui fait de la publicité dans le sens de la “réclame”) et le publiciste (qui rend publiques des informations, comme un journaliste par exemple). Confondre les deux termes, c’est aller dans le sens du vent médiatique actuel, qui tend à tout mélanger, la communication publicitaire et la communication citoyenne.

      Les mots ont un poids et il convient de le conserver. Merci de votre attention.

      Daniel

      • sebschnyder
        | Répondre

        Merci de la précision, je ne connaissais pas cette finesse, c’est donc bien une erreur de ma part et je vais faire les changements nécessaires. Mea maxima culpa!

        • Daniel
          | Répondre

          Des trucs comme ça, on en découvre sans arrêt… 😉  C’est le projet d’une vie entière que de finir par utiliser tous les mots à propos.

          Mais l’article était très bien !!! 🙂

          • sebschnyder
            |

            Salut Daniel,

            Je tiens à saluer la qualité de ton blog que j’ai feuilleté avec intérêt.
            Merci encore de tes commentaires.
            Séb

    • sebschnyder
      | Répondre

      Salut Topaze!

      Merci de tes commentaires. J’aime l’idée de penser la démocratie comme un projet et non pas comme un processus formel. J’ajouterais que la démocratie est un projet démocratique en constante évolution qu’il faut incessament questionner afin de tenter de se rapprocher de l’idée qu’on veut en avoir.

      Par ailleurs, je rajouterai un détail piquant à la création d’une Cour constitutionnelle. Si elle peut effectivement remettre les initiants face à des engagements préalablement établis, ce qui ne veut pas dire que la population ne peut pas changer ces dits engagements, elle permettrait également de contrôler la constitutionnalité des lois fédérales. En effet, si le Tribunal fédéral a actuellement la prérogative de contrôler la constitutionnalité des Constitutions et des lois cantonales, elle n’a pas le pouvoir a priori de contrôler la constitutionnalité des lois adoptées par le Parlement fédéral. Ainsi, une poignée de lois adoptées par ce parlement, ou par le peuple, sont en contradiction avec la Constitution. Il y a donc une incohéérence structurelle dans le système.

      Toutefois, politiquement il est très difficile de faire admettre l’idée d’une Cour constitutionnelle car le peuple doit toujours avoir raison. Et là, cette manière de penser d’une grande partie des politiques peut poser problème car elle présuppose que la population a la capacité de se former une opinion équilibrée avec une information objective, miliciens parlementaires compris. Or l’information n’est jamais objective et l’accès à l’information n’est pas égale pour tous. De plus, à chaque votation le monde politique dit prendre acte de la décision du peuple. Le peuple est alors vu comme un ensemble homogène, alors qu’il n’y a jamais 100% de participation (exceptionnellement plus de 50% comme le 28 septembre), que la décision n’est jamais unanime et qu’on ne sait pas vraiment les raisons exactes du résultats (raisons de toute façon hétérogènes). Même s’il semble pertinent de respecter cette dictature de la majorité faute de mieux, les taux d’acceptation et de refus sont également importants, tout comme l’interprétation qu’on arrive à en faire. En effet, après une votation l’enjeux, au-delà du résultat, et de réussir à en imposer sa propre interprétation. Et on en revient à l’importance de la qualité de la presse et de celle du travail des journalistes.

      Séb

      • sebschnyder
        | Répondre

        Voici un article de domaine public traitant du même type de problématique…

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