Un regard sur Lausanne: Ni vu ni connu!

Une photographie de Lausanne peut allègrement échauffer l'imagination. Allier texte et image, voici le principe de notre série «Un regard sur Lausanne» auquel Camille s'attelle aujourd'hui.
Esplanade de la cathédrale. © Mathilde Panès

Tout le monde au cours de son existence a déjà fait un rêve, un rêve qui sait faire miroiter les promesses les plus enchanteresses. LE rêve de ma vie, c’était de devenir membre des services secrets. Je sais, c’est assez original pour une adolescente, pour mes amies c’était de devenir actrice, danseuse étoile ou majorette. C’est en visionnant pour la première fois au cinéma le film de James Bond Au service secret de Sa Majesté, qu’il a pris corps. A cette époque, j’avais 16 ans, la vie devant moi et des idées bien naïves. Lorsque j’ai découvert que le premier livre de Ian Fleming était sorti en 1953, l’année de ma naissance, j’ai décelé un signe du destin. J’ai même écrit une lettre de motivation à la Confédération, citant toutes les opérations qui pourraient être menées afin d’empêcher l’installation de cliniques médicales à but criminel sur le territoire suisse. Je n’ai jamais osé la poster, elle est toujours chez moi, consciencieusement cachée derrière mon tableau représentant une vue de Lausanne, le Léman et les Alpes en arrière plan. Mon frère avait rapidement découvert mes aspirations, et avait jugé bon de briser tous mes espoirs. Je crains de ne jamais m’en être remise totalement. Pour lui, je pouvais à la limite avoir le poste de Moneypenny et encore je n’étais pas assez jolie.

Finalement, je suis devenue fleuriste rien de bien palpitant. Ma vie me semblait morne, sans goût, elle ne prenait des couleurs que lorsque je me plongeais le nez dans une histoire d’espionnage, assise sur un banc dans le parc de Milan. Puis un beau jour, une idée, qui allait modifier le court de ma vie, a germé dans mon esprit. Certains font des arrangements pour leur bon plaisir durant leurs loisirs, pourquoi à mon tour n’espionnerais-je pas le monde qui m’entourait? Le soir, après chaque journée de travail, je me transformais en une antenne et captait toutes les conversations possibles. Je passais mon temps à prendre des notes. Mes tenues ont commencé à se diversifier, je suis bientôt devenue une artiste du camouflage. Durant mes courses, mon calepin était toujours à portée de main, pour tous, j’étais uniquement une femme désireuse de ne rien oublier ou peut-être une de ces fascinantes calculatrices sur pattes, qui ne pensent qu’à payer le moins possible et inspectent dès lors l’entier des rayons. J’ai fini par ouvrir ma propre boutique de fleurs, uniquement pour avoir l’occasion d’avoir un stand au marché du centre-ville, les mercredis et samedis matins. Là-bas, je pouvais observer les allées et venues de nombre de mes congénères. Mon stand se situait sur la place de la Riponne. Si vous saviez tout ce qu’on peut y apprendre et pas seulement sur la fraîcheur du poisson. Ne pouvant pas toujours noter tous ce que je remarquais, je me suis efforcée d’en retenir le plus possible. Ma mémoire est rapidement devenue ma meilleure alliée. Le soir, lorsque je rentrais enfin dans mon trois pièces, je m’assoyais à mon bureau et retranscrivais tout ce que j’avais retenu.

Je passe aujourd’hui encore une grande partie de ma vie à l’extérieur, en filature ou en poste d’observation. Malgré mon horreur pour l’odeur nauséabonde de la cigarette, je me suis mise à fumer. Pas pour passer le temps, mais pour l’unique raison qu’une personne seule arrêtée au milieu de la rue, observant rêveusement les passants, inquiète ou intrigue la population et les forces de l’ordre. Il suffit d’un filet de fumée et d’une cigarette coincée entre ses lèvres pour qu’on juge votre présence dans un froid polaire parfaitement normale. Finalement, je ne regretterais jamais cette décision, car je fais des rencontres à n’en plus finir, je découvre des potins, des mensonges et des pistes intéressantes. Les fumeurs sont décidément bien bavards.

En mission d’espionnage il faut savoir se faire oublier. Etre vu oui, mais sans attirer l’attention. Le but est d’être oublié sitôt qu’on a disparu du champ de vision. Un natel est également un excellent outil pour passer inaperçu. Je n’oublie pas de remercier le ciel à chaque fois que je vais au culte pour la création de cette lubie qui semble avoir atteint toutes les générations. Je suis devenue extrêmement efficace pour faire semblant d’écrire des textos alors qu’en réalité je prends mes précieuses notes. Le plus fabuleux c’est l’été. Sur les terrasses ou au bord du lac à Vidy, les gens ont la fâcheuse tendance à oublier qu’on peut les écouter, même si on ne participe pas à la conversation. C’est fantastique!

Quatre fois par année, je pars en vacances. Toutefois, pas question de quitter Lausanne, cette ville recèle bien trop de trésors pour la quitter. Généralement je profite de prendre une chambre d’hôtel dans un quartier éloigné de mon domicile. Je vais à Sauvabelin, à Vennes, à Montoie ou encore à Rovéréaz (j’habite Sous-Gare). Ces changements d’air sont fabuleux! Cela me permet de découvrir la vie d’un quartier plus en détail.

Cela fait bientôt 45 ans que j’espionne Lausanne, ses habitants, ses pendulaires et ses visiteurs. L’entier de mes rapports sont précieusement classés et conservés, par localisation, puis par chronologie. J’ai une pièce entière qui leur est dédiée. Un témoignage unique de cette ville que j’aime tant. On y trouve aussi bien les manèges des dealers, que les derniers stands de glaces, les peines de cœurs, les critiques à la sortie des théâtres ou encore les réunions des bloggeurs du Lausanne Bondy Blog. C’est un rapport complet et précieux, retranscrit sans point de vue personnel, parfaitement neutre. La réalité même. De quoi allécher tous les historiens des temps à venir. Grâce à moi la ville de Lausanne de la fin du XXet du début du XXIe siècle sera immortelle à tout jamais! J’ai déjà prévu de faire don de mes précieux documents aux Archives de la ville. Nul doute que tous les lausannois connaîtront mon nom. Qui sait? On nommera peut-être une rue en mon honneur. Quelle gloire post mortem! Comme ça va m’amuser de voir ça de là-haut. A moins que je ne décide de rester sous forme de spectre pour ne pas louper une miette et intervenir de temps à autre. Quel pied ce serait!

Répondre