“Ça irait mieux si on avait plus” : récit d’une nuit de maraude

Dimanche soir je me suis rendue en ville pour prendre part à une maraude. Je vous vois venir... une maraude qu'est-ce que c'est ? Et bien pour moi ce fût une expérience humaine intéressante et touchante dont je vous livre le compte rendu ici afin de donner une visibilité à ceux qu'on oublie trop souvent.

Ce soir je vais faire ma première maraude avec Chris et Sara. Une maraude c’est un terme devenu désuet qui indiquait le vol de denrées alimentaires dans les champs et les fermes. Ce qui est drôle c’est qu’aujourd’hui on appelle « maraude », le fait de porter assistance aux sans-abris. À Lausanne, un groupe indépendant de personnes s’organise pour distribuer de la nourriture et des biens de première nécessité tous les soirs dans différents spots de la ville. Les sans-abris sont environ 300 à dormir dehors dans notre si jolie ville. Le nombre m’a surprise ; où sont-elles donc ces 300 personnes ? Où dorment-elles ? Si je me pose ces questions c’est parce que les sans-abris de Lausanne se cachent souvent pour dormir, en quête de tranquillité ou d’un peu d’intimité. Ce sont des invisibles qui investissent parcs, parkings et toilettes publiques de la ville à la nuit tombée à la recherche d’un confort tout relatif.

Distribution de nourriture à la Riponne
Distribution de nourriture à la Riponne

Notre maraude commence à la place de la Riponne à 21h15 ce dimanche. Chris nous informe Sara et moi (toutes les deux nouvelles) que nous allons commencer par le spot des toxicomanes qui est le plus « difficile ». Les « tox » de la Riponne tout le monde croit les connaître à Lausanne. C’est ceux qu’on essaye d’éviter quand on veut aller boire un verre au Great Escape ou à la Grenette, c’est ceux qu’on imite d’un ton moqueur en demandant à nos potes « mec t’as pas deux balles pour aller dormir à la Marmotte », et surtout c’est ceux qui nous demandent toujours de l’argent mais à qui on ne donne jamais rien. Je déballe donc la nourriture que nous nous apprêtons à leur offrir avec un peu d’appréhension. Pourtant, dès que les premières personnes viennent nous voir, je comprends qu’il n’y a aucune inquiétude à avoir. Leur politesse me frappe tout de suite. Ils ont faim mais attendent patiemment leur tour nous demandant de les servir à grands renforts de « s’il vous plaît » et de « merci ».Un homme nous dit « vous êtes des anges » et sa gratitude me touche autant qu’elle me gêne. Je suis un peu mal à l’aise parce que j’estime que mon geste ne devrait rien avoir d’exceptionnel et qu’il ne mérite pas autant de reconnaissance.

Une fois la nourriture distribuée nous traversons la Riponne pour rejoindre un deuxième spot à côté de la Grenette. Là nous trouvons un groupe composé d’hommes, de femmes, de jeunes, de moins jeunes. En parallèle de la distribution de soupe et de riz un dialogue s’engage. Lui aime bien manger mais c’est pas facile quand on est à la rue. Quand il peut il achète des fruits frais parce que c’est meilleur que le jus préparé de la Coop ou de la Migros. Il ajoute qu’en Australie les parents donnent du chocolat et des chips à leurs enfants et que ça c’est pas normal. Il est content qu’on distribue de la soupe. Elle s’est fait trahir deux fois par des hommes cette semaine mais Elle aimerait trouver quelqu’un. Elle dit qu’Elle est toujours positive, qu’Elle vient avec le sourire même quand ça va pas parce que c’est important. La dépression Elle a connu ça mais ça n’arrivera plus jamais. On entend des cris venir de la terrasse du Great qui me rappellent qu’à quelques mètres la vie est bien différente; il y a 5-2 pour la France.

Il est temps de partir et nous reprenons la route en direction des hauts de Lausanne. Au passage nous nous arrêtons au squat de Chailly où ont trouvé refuge les expulsés du jardin du Sleep In et le collectif Jean Dutoit. Une fois les bidons de soupe et de riz déposés, nous poursuivons notre maraude. Chris nous conduit au Signal où il sait que trois personnes dorment sous un abri. Nous trouvons là deux hommes et une femme et engageons la conversation. Caro et Franco sont en couple et ont établi leur petit campement de fortune à cet endroit depuis trois mois. Chico, lui, dormait au centre ville mais il y a un mois il a eu envie de « se mettre au vert ». Franco nous explique que sa compagne et lui sont à la rue depuis leurs 13 ans. Mais quel âge ont-ils maintenant ? Impossible de le savoir tellement ils sont marqués par la vie. Après leur avoir distribué de la nourriture et de quoi se réchauffer nous leur demandons de quoi ils ont besoin. Franco ne possède que les habits qu’il a sur lui et a besoin de chaussures en taille 43. Le 43 c’est la pointure impossible à trouver comme m’avait expliqué Chris la veille en me disant : « ils font tous du 43, tu verras, à chaque fois que tu vas leur poser la question ils vont te répondre ça ». Pendant ce temps là Caro reste à l’écart au fond de l’abri plongé dans l’ombre. Franco nous explique qu’elle a très mal à la tête et qu’elle a besoin d’un traitement. Ça fait trois ans qu’elle souffre. Chris promet donc de revenir avec une maraudeuse médecin et des antalgiques au plus vite. Nous les quittons finalement, frustrés de ne pas pouvoir faire plus et en nous demandant comment ils vont s’en tirer. Le dernier spot de la soirée est un parking qui abrite des roms. Nous n’y trouvons qu’un adolescent à qui nous donnons un jus de fruit.

La moto de Chris chargée de nourriture à donner
La moto de Chris chargée de nourriture à donner

Il est 23h30 quand la maraude se termine. L’expérience aura été pour moi aussi intéressante que touchante. Un des hommes rencontrés à la Riponne a dit à Sara « ça irait mieux si on avait plus », et après cette maraude je me rends compte à quel point il est facile de leur offrir ce “plus”. Un peu de nourriture et de paroles échangées et les barrières tombent, car au delà de leur fournir des biens de première nécessité, des opérations comme la maraude permettent d’humaniser ces gens qui, sans logement ni travail, sont souvent mis au ban de la société. Ces sans-abris que nous ne voyons pas ou ne voulons pas voir ont des noms, des histoires, des âges et des visages. Qu’ils soient dans la rue par choix ou à cause d’un accident de la vie peu importe. Le fait est : ils sont là et font partie de notre ville.

Si le sujet vous a touché ou que vous voulez plus d’informations sur les maraudes de Lausanne vous pouvez vous rendre sur la page Facebook qui regroupe les gens voulant prendre part aux maraudes.

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