Le Shabu philippin

Posté dans : Rien à voir | 0
Aux Philippines, une drogue des plus néfastes fait de plus en plus d'adeptes : le shabu. Profitant d'un travail de recherche sur le terrain, votre fidèle bloggueur vous propose une petite plongée au coeur du sordide.

La scène se passe dans une chambre obscure, sans fenêtre, au cœur de Manille, capitale des Philippines. La chaleur est étouffante, humide, tandis que les habits collent à une peau dont les pores en voie de fanaison suintent une sueur aux relents acides.

Dans cet humble refuge, d’un peu plus de dix mètres carrés, résident trois jeunes femmes, qui partagent solidairement le seul lit à disposition, les quelques habits qu’elles possèdent en commun, le robinet d’eau froide ainsi que le trou faisant office de latrines.

L’endroit est certes glauque, mais des sourires s’affichent pourtant sur leur visage. Aujourd’hui, c’est congé, pas besoin d’aller travailler. Pas besoin d’aller au Los Angeles Café, haut lieu de la prostitution freelance de Manille. Pas besoin d’aller chercher le client, de préférence occidental, qui leur permettra d’acheter ce dans quoi la majeure partie de leurs revenus passe : le shabu.

Le shabu philippin n’a rien à voir avec le shabu shabu, variante japonaise de la fondue chinoise, proche du Sukiyaki (pour la petite histoire shabu shabu correspond à l’onomatopée de la viande plongée dans le bouillon chaud). Non non non, le shabu philippin n’est pas un plat cuisiné, mais ressemble plutôt au yaa baa thaïlandais, ou encore à la ice nord-américaine, c’est-à-dire à des cristaux de métamphétamine. L’on peut dire, grossièrement, que le shabu est aux amphétamines ce que le MDMA est à l’ecstasy : un principe actif.

Riant de concert avec ses amies et colocatrices, l’une des jeunes femmes sort d’ailleurs un petit sachet contenant une poudre cristallisée ressemblant à du sucre glace. Elle en verse quelques décigrammes sur une feuille d’aluminium préalablement découpée qu’elle plie en deux dans le sens de la longueur. S’emparant d’un briquet, elle commence à faire chauffer cette feuille qu’elle utilise comme un chenal. Les cristaux se liquéfiant sous l’effet de l’agitation thermique induite par la flamme, ceux-ci libèrent par la suite une fumée âcre qui est aspirée à l’aide d’une pipe en verre à la forme alambiquée, cette forme permettant le refroidissement des émanations inhalées.

La pipe ainsi que la feuille d’aluminium tournent entre les mains des deux autres jeunes femmes, tandis qu’un significatif changement de comportement s’opère et se laisse constater. Les sudations, déjà substantielles, deviennent surabondantes, effets habituels de ce type de drogue. Les pupilles se dilatent et l’expression générale du visage devient plus impersonnelle. Les propos auparavant logiques dans leur enchaînement deviennent de plus en plus autonomes les uns des autres, tandis que le sens des phrases laisse progressivement place à la consonance des mots.

Les gestes et les actions, surtout, deviennent totalement vides de sens et de finalité, tout en redoublant d’intensité et de rapidité. J’observe ces jeunes femmes s’activer en tout sens dans la chambre minuscule. Elles cherchent des habits, se maquillent, se liment les ongles, nettoient, murmurent, tout en fumant une multitude de cigarettes. Chacune dans son coin, elles semblent accaparées par leur activité à laquelle elles vouent une grande concentration. Je pense assez logiquement qu’elles s’apprêtent à sortir et qu’elles se préparent à cet effet, mais il n’en est rien. Elles continuent à s’activer, s’asseyent par moment, regardent quelque chose au travers de la réalité, puis reprennent leur activité ou en commencent une nouvelle. Ce ballet dure plusieurs dizaines de minutes et me fais vaguement penser à une pièce de Beckett. Après tout, la vie n’est rien d’autre qu’une série de gesticulations dotées du seul sens qu’on veut bien leur attribuer.

Finalement, je laisse là mes observations et retourne marcher sur les trottoirs crasseux de Manille. La perspective de vivre la vie d’une prostituée droguée au sein de cette grande ville me donne des vertiges. La toxicomanie suisse prend des allures de toxicomanie de salon, la Riponne des airs de place de jeu, tandis qu’aux Philippines, le shabu, couplé à l’exploitation des corps induit par la pauvreté endémique, continue à opérer des ravages.

Francis

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.