A la découverte des portes de la ville

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Dans le cadre de « Lausanne estivale » plusieurs activités sont organisées par divers organismes. C’est le cas de l’Association Culturelle pour le Voyage en Suisse qui propose des visites thématiques de Lausanne. Pour ma part, j’ai été séduite par celle intitulée « Portes et passages » que je vous propose de vivre avec moi.

Dimanche, 18h30, Ouchy. Les participants se réunissent autour de Ariane Devanthéry, historienne de la culture indépendante et Sophie Wolf, enseignante, nos deux guides pour cette visite thématique « Portes et passages » organisée par l’Association Culturelle pour le Voyage en Suisse. Pourquoi deux guides ? Car il y a, en quelque sorte, deux visites en une. La première, historique, menée par Ariane Devanthéry et le seconde, littéraire, conduite par la voix de Sophie Wolf. Ainsi tout en observant des « portes » physiques, nous en franchirons des littéraires par la lecture d’extraits de textes de différents auteurs.

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Avenue d’Ouchy 76.

Un bâtiment, des entrées

La première porte qui nous intéresse, n’est pas vraiment une « porte », mais un bâtiment, celui qui abrite le terminus du M2 à Ouchy et qui fait l’angle de la place de la Navigation à l’avenue d’Ouchy. Pensé dans sa construction comme marqueur d’une entrée dans la ville, l’édifice, outre le métro, contient également un hôtel, des appartements et des commerces. Construit au début du XXe siècle, il marque la transition du statut de village à celui de ville pour Lausanne puisque l’agglomération contient désormais le hameau de pêcheurs d’Ouchy. La lecture accompagnant ces premières informations est un extrait de la nouvelle « Le paquet à la poste » dans La vallée de la jeunesse de l’écrivain Eugène. Dans ce texte, les frontières des pays sont expliquées comme étant des portes d’entrée et sortie : « C’est quoi une frontière ? C’est la porte de sortie, explique oncle Prosper. Tu vois, au bout de notre appartement, il y a une porte. Et bien, un pays c’est pareil. Il a aussi une porte de sortie. » Sur cette comparaison, il est temps pour nous de nous déplacer.

Direction le numéro 76 de l’avenue d’Ouchy où nous nous serrons dans l’entrée entre les boîtes aux lettres et le début de l’escalier qui dessert les étages. Ici, nous sommes en faite à l’intérieur du bâtiment cité précédemment. C’est la lecture de l’extrait d’un texte de Anne Cuneo qui ouvre le temps que nous allons passer dans cet espace. Elle y raconte son jogging dans Lausanne où elle coupe son trajet en traversant par les ascenseurs d’immeubles dont les portes donnant sur les rues sont souvent ouvertes ou par ceux des bâtiments publics. Ariane Devanthéry nous apprend qu’au début du XIXe siècle l’intérieur gagne en importance. Les entrées se ferment progressivement ou sont surveillées par un portier ou une conciergerie. Les portes se verrouillent à l’aide de clés et de digicodes comme c’est le cas pour l’entrée où nous sommes. Si l’intérieur gagne en intérêt, il doit, désormais, représenter le « standing » de la maison ou de l’immeuble. La décoration y est alors soignée comme dans ce hall Art Nouveau avec les motifs floraux du verre des fenêtres et la ligne en « coup de fouet » de la rambarde d’escalier en fer forgé. Les seuls artisans à signer alors leurs œuvres sont les verriers et nous contemplons ici le travail de l’atelier de Eduard Diekmann qui s’installe à Lausanne en 1900. Avant de quitter cette entrée, Sophie Wolf nous lit un extrait de L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery où il est question d’une malicieuse concierge qui est beaucoup plus cultivée que ce qu’elle ne laisse paraître aux locataires.

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La gare, une porte qui marque les cycles du développement urbain

C’est grâce à un bus de 1970, restauré par l’Association RétroBus Léman, que notre groupe se rend à la gare. La gare, ce lieu entre immobilité et circulation, zone de contact fragile entre les couches sociales. C’est aussi l’une des portes principales pour accéder à Lausanne. Initialement, les lausannois voulaient la construire dans la vallée du Flon, mais cette situation était problématique pour le développement de la ligne côté Valais ; il aurait, en effet, fallu percer un grand tunnel partant à l’Est. C’est finalement à son emplacement actuel qu’elle est construite à la fin du XIXe siècle, en marge alors des habitations puisque la ville est construite plus au Nord tandis que le village d’Ouchy se trouve au Sud. En 1908, un concours est lancé pour la reconstruire, car le bâtiment, en raison de l’ouverture du Tunnel du Simplon en 1906 qui augmente de manière significative le transit, ne correspond plus aux besoins. Le concours est remporté par les bureaux d’architectes Monod & Laverrière et Taillens & Dubois. Sur la façade asymétrique se décline des motifs Art Nouveau discrets tandis que de longues baies inspirées du style verticaliste allemand rythment le tout et apportent une lumière abondante. Nous évoquons également la marquise en métal qui couvre les quais, pièce historique, qui va être déplacée de quelques mètres lors des travaux prévus dans le programme Léman 2030.

Ici, Sophie Wolf nous fait la lecture d’un extrait des Lettres de prison de Rosa Luxembourg où cette dernière évoque son passage en Suisse et les souvenirs qu’elle garde des paysages contemplés depuis le train. Si notre guide a choisi ce texte, c’est aussi que l’écriture pour Rosa Luxembourg symbolise une porte de sortie de la prison, une échappatoire.

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De la pierre au verre

Nos deux guides, Sophie Wolf et Ariane Devanthéry, devant le véhicule de RétroBus.

A l’aide du bus, nous arrivons rapidement à la Place du Château qui est le dernier arrêt de cette visite. Tandis que les participants s’asseyent sur les marches devant la préfecture, Ariane Devanthéry nous explique qu’il se tenait une porte à l’Est du Château Saint-Maire, à l’emplacement actuel de la rue de la Barre. On peut la voir sur cette image d’archives ici. Le château vit plusieurs changements architecturaux au fil du temps et cette entrée fortifiée est détruite au cours du XIXe siècle afin d’agrandir la route menant à la place, comme nous pouvons le constater . Sa destruction est significative de l’évolution vers l’ouverture de la ville et du développement des voies de circulation. En regard de ce développement architectural, Sophie Wolf a choisi de nous lire un passage de Découverte du monde de Ramuz qui est un roman autobiographique publié en 1939. L’auteur y raconte ses souvenirs d’enfants dont les plus anciens se reportent à la « grande » boutique, située au rez-de-chaussée d’une maison qui faisait l’angle de la rue Haldimand et de la Place de la Riponne, et où était installé un commerce appartenant à son père. Il évoque notamment les chars croulants sous les produits du terroir des paysans venant faire des affaires à Lausanne ainsi que les embouteillages dans les ruelles pavées.

Il est temps pour notre groupe de se déplacer de quelques mètres afin de découvrir la dernière porte de cette visite guidée. Résolument moderne, il s’agit de celle du Grand Conseil qui donne sur la rue Cité-Devant. Vous pouvez la voir ici. Le nouveau bâtiment du Parlement vaudois, inauguré le 14 avril dernier, met en exergue un dialogue de matérialité entre vestiges historiques réhabilités et constructions contemporaines en bois ou béton. La façade tout en verre nous permet d’ailleurs d’apercevoir à l’intérieur le grand mur de la maison Charbon, habitation d’origine médiévale ayant appartenu au XIIIe siècle à la riche famille éponyme. Mise à jour lors des travaux, il s’agit là non seulement de l’une des plus anciennes demeures privées lausannoises, mais également de l’une des plus importantes, de par ses rares éléments architecturaux, dont certains remontent à l’époque romane. Choisir la transparence du verre c’est aussi illustrer les valeurs de l’institution qui se veut représentative du peuple. Intégrée à cette paroi, la porte s’en détache néanmoins de par son cadre massif.

Le dernier texte qui conclut notre périple est un poème de Louis Aragon intitulé J’arrive où je suis étranger. Il est environ 20h30, l’orage gronde au loin tandis que les dernières rimes résonnent dans l’air.


Informations pratiques pour la visite guidée : 

« Portes et passages » (avec RétroBus), une visite à faire les dimanches 13 et 20 août, de 18h30-21h00 env. Départ à Ouchy, en face de la sortie du M2, arrivée à la place du Château. RétroBus ramène volontiers les visiteurs au lieu de départ de la visite.

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