Mésaventure dans les toilettes de Manor à Lausanne

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J'ai décidé de vous conter une étrange affaire qui m'est arrivée récemment dans les WC de Manor à Lausanne. Une drôle d'histoire que je n'aurais jamais vécue en temps normal, mais là le contexte a fait que... enfin vous verrez bien, commençons par le début.

Il y a quelques semaines, j’ai obtenu un rendez-vous autour d’un verre avec une très belle et très intelligente jeune femme. Evénement peut-être banal pour certains, il est tout à fait exceptionnel pour moi : à bientôt trente balais, le nombre d’occasions similaires que j’ai traversées doivent se compter sur les doigts d’une main. Car vous aurez beau avoir pour dons un chouilla d’intelligence et un physique acceptable, si vous êtes extrêmement timide et peu confiant en vous-même, et que vous êtes un homme, c’est une sacrée galère, croyez-moi, pour trouver compagne !  Vous comprendrez donc que la pression ressentie à l’approche de la verrée évoquée plus haut fût bien sûr très grande. D’autant plus que cette fois-ci, et c’est quelque chose qui ne m’arrive plus si souvent, je pensais être tombé sur la femme parfaite, la femme à qui je ferais sans sourciller des enfants, moi qui pourtant redoute plus que tout au monde les infinis tracas qu’amène l’arrivée de la marmaille dans la vie d’un homme.

Le Tribeca, bien centré, mais plutôt calme et rarement bondé… idéal pour un rendez-vous galant.

Ce qui séduit

Sentir à ce point que je serais bien avec une femme particulière ne m’arrive plus si souvent disais-je. Car avec l’âge, la seule recherche de la beauté qu’effectuait l’ancien moi, cet ado à la libido explosive, n’a certes pas disparu, mais s’accompagne désormais aussi d’une recherche d’intelligence dans les êtres féminins avec qui mon moi voudrait partager un bout de chemin. Dans ce cas-ci donc, toutes mes hautes exigences étaient entièrement satisfaites. Ne se posait donc plus qu’une seule question : parviendrais-je, moi, à séduire l’objet de mes désirs ?

Oh non, il n'y a pas que les femmes pour se préoccuper de leur apparence pour un premier rendez-vous... j'étais dans tout mes états.
Oh non, il n’y a pas que les femmes pour se préoccuper de leur apparence pour un premier rendez-vous… j’étais dans tous mes états.

Voilà bien sûr une question bien affolante qu’il vaudrait mieux ne pas se poser. Car pour séduire il faut être soi-même, et pour être soi-même il faut lâcher prise sur les impressions que l’on donne à l’autre, et non pas essayer d’agir tel qu’on imagine que l’autre voudrait qu’on agisse. Belle philosophie dont je vous fais étalage derrière mon clavier quelques temps après les événements. Mais, au milieu de la tempête, me sentant prêt à tomber à l’eau et sans savoir nager, je me suis débattu autant que j’ai pu et j’ai essayé de me raccrocher à tout ce qui pouvait l’être. Passage chez le coiffeur la veille. Demandes de conseils à droite et à gauche sur la manière de s’y prendre, d’aborder le rendez-vous. Ruminations mentales interminables au sujet de ce qu’il faudrait dire ou ne pas dire devant la fille.

Préparation last minute du rendez-vous

Et puis le jour-J. Nerveux et angoissé le matin, j’ai tant bien que mal réussi à me concentrer et j’ai abattu mon labeur quotidien au bureau, heureusement assez prenant et intense ce jour-là, ce qui m’a un peu changé les idées.

Mais dès la fin du travail, le stress voire la panique ont repris le dessus. Dans quel accoutrement me présenter pour faire la meilleure impression possible ? J’étais un peu mal pris à cet égard, car mon domicile est loin de la ville, et pour des raisons trop longues à développer ici – je mentionnerai juste que c’était pour tenter de régler de graves problèmes d’insomnies – je logeais à l’hôtel à ce moment-là, et j’étais à court d’habits frais.

Sprint à Manor.
Sprint à Manor.

Il me restait donc une petite demie-heure pour me saper convenablement et procéder à une “douche portugaise” (cela consiste à s’asperger de déo et de parfum quand on n’a pas le temps ou l’envie d’une vraie douche). Sans trop réfléchir, mes pas m’ont mené à l’étage habits pour hommes de Manor, pour la qualité et le large éventail du choix proposé. Éventail même un peu trop large pour moi ce jour-là, qui recherchais simplement un jeans et une belle chemise à me mettre. Je me suis mis à tournoyer comme un demeuré au travers des étalages remplis de marques innombrables, sans parvenir à m’orienter. Une employée au grand coeur, sentant ma détresse, m’a conseillé pour le jeans et m’a aidé à choisir la taille qui sûrement me conviendrait. Ce problème-là réglé, j’ai fini par également trouver la chemise, non sans devoir me faire violence en acceptant une solution que je n’estimais pas parfaite. Doté de bras bien minces qui ne me semblent pas spécialement des atouts aux yeux de ces dames, j’aurais voulu des manches un peu plus longues, sans qu’elles soient trop longues non plus, il faisait encore chaud ce soir-là.

A la recherche du pantalon et de la chemise.
A la recherche du pantalon et de la chemise.

Je suis ensuite allé payer, en demandant à la caissière de bien vouloir couper les étiquettes, car il me restait suffisamment de lucidité pour ne pas vouloir que la fille se souvienne de moi comme l’homme aux habits étiquetés. Voili, voilou, et où se changer ? N’ayant pas le temps de retourner à mon hôtel, les toilettes du restaurant Manor feront très bien l’affaire, pensais-je. Et d’y aller, toujours stressé et à fleur de peau.

Dans les toilettes

C’est donc à grand bruit, avec des mouvements rapides, que je m’enfermais dans la cabine du fond, que je me déshabillais et que j’enfilais nouvelle chemise et nouveau froc. Je me souviens avoir poussé un juron commençant par la lettre C lorsque je me suis saisis de ce dernier : l’une des étiquettes avait échappé à la vigilance de la caissière à qui j’avais expressément demandé de toutes les enlever. Sans ciseaux évidemment, il m’a fallu improviser une sorte de levier avec mes clés pour faire sauter l’intruse.

C'est un peu exigu et ça ne sent pas toujours bon, mais les toilettes de Manor me semblaient faire l'affaire pour me changer.
C’est un peu exigu et ça ne sent pas toujours bon, mais les toilettes de Manor me semblaient faire l’affaire pour me changer.

Mes chaussures relacées et sentant bon le Rexona, mes battements de coeur ont enfin décéléré quelque peu. Pensant pouvoir me détendre, je profitais même de ma présence dans ces lieux d’aisance pour faire un petit tour vers les pissoirs. Puis, direction lavabo pour me laver les mains et boire une gorgée.

C’est alors qu’est arrivé l’événement principal qui m’a semblé justifier un article au LBB : un jeune homme, à ma gauche, auquel je n’avais prêté aucune attention jusqu’alors, car il ne se distinguait en rien du client Manor lambda venu se soulager, commence à m’adresser la parole. Son discours, commencé avant même qu’il me regarde, a débuté par quelque chose du type : “Bon ! Un, deux, trois, top ! C’est parti.” Puis il s’est tourné vers moi, me disant : “Monsieur, vous avez quelque chose à déclarer ?” J’ai d’abord cru à un plaisantin auquel il n’y aurait pas lieu de répondre. Répondre n’était de toute façon quasiment pas possible, le monsieur enchaînant les questions, de manière extrêmement agressive. Je m’aperçois assez vite qu’un autre jeune individu, tatoué et très costaud, du type qui n’a rien contre les manches courtes, et qui souvent préfère même ne pas en avoir, me bloque la sortie des toilettes.

Le premier individu, quant à lui, toujours sur un ton éminemment hostile, me fait enfin comprendre entre quel type de malabars je me retrouve coincé  : “Service de sécurité de Manor ; Dites le tout de suite Monsieur, vous avez quelque chose à déclarer ? Est-ce que vous avez quelque chose à déclarer ? Qu’est-ce que vous faites dans votre sac (j’y cherchais le ticket), donnez votre sac à mon collègue (lequel commence à le fouiller). On nous a prévenu de bruits bizarres aux toilettes, des bruits d’étiquettes qui sautent. Qu’est-ce que vous avez fait sauter ?” Etc, etc. A force d’explications peu à peu écoutées, les deux hommes ont bien dû finir par se rendre à l’évidence de leur erreur et par me laisser partir à mon rendez-vous galant.

Pour la petite histoire, ce rendez-vous a quant à lui tourné au fiasco. Comme cela m’est déjà arrivé dans la passé, le manque de confiance en moi, l’inexpérience et l’impatience ont généré plusieurs maladresses… Bref, comme souvent je me suis brûlé moi-même au lance-flamme, et la fille en question n’a pas pu s’empêcher de laisser transparaître un désintérêt sinon un dégoût croissant au fil de notre entretien, avant d’y mettre un terme.

Moralité

Morale de l’anecdote ? Bah je sais pas, ne faîtes pas trop de bruits bizarres dans les toilettes des grands magasins, où j’ai découvert que règne la présomption de culpabilité plutôt que la présomption d’innocence 😉 Et, plus important, si vous rencontrez une belle/un beau qui vous plaît, n’en faîtes pas trop hein, essayez d’être un peu vous-mêmes… et soyez patient, montrez de l’intérêt mais pas trop non plus au début, n’essayez pas de sauter la case amitié… avis perso d’un vieux garçon qui s’est pris quelques vents :-).

3 réponses

  1. Anne
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    article très sympa à lire. je n’adhère pas à la moralité, persuadée que la case amitié n’est pas forcément celle avant la case l’amour. La case amitié peut être une impasse.
    évitons de s’apprêter, oui. Restons nous-mêmes .
    et espérons ne pas être suivi aux toilettes:-).

  2. Arnaud
    Arnaud
    | Répondre

    D’aucuns diraient, cher Lucien, que lorsque l’on cherche à se débarrasser d’une solitude récalcitrante, et avant de blâmer le physique ou le caractère, on peut commencer par éviter les poncifs limite xénophobes du genre “douche portugaise”. L’ouverture, c’est sexy aussi. En outre, c’est cette même ouverture aux autres que ce blog a toujours revendiquée.

    • Lucien
      Lucien
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      Hello Arnaud,

      Je te remercie pour ton commentaire qui me paraît tout à fait pertinent et dont j’espère pouvoir tenir compte à l’avenir.

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