Une Muzungu chez les Massaï : excision, parlons-en!

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Un mémoire universitaire sur les mutilations génitales féminines? Tel est le défi d'une jeune étudiante de Lausanne. Interview de Katy François, de retour de son terrain anthropologique au Kenya.

A priori, mémoire universitaire rime avec rat de bibliothèque, stationnement devant la photocopieuse, post-it qui s’accumulent dans des bouquins et théories scientifiques qui usent la matière grise (du moins ce qu’il en reste), bref : pétage de plombs. Pourtant, en choisissant pour son labeur de fin de Master le sujet des mutilations génitales féminines (MGF), Katy François veut sortir du carcan théorique. Place à la prise de position, à l’approche militante et surtout à la pratique avec un terrain anthropologique parmi la population Massaï.

De nombreux pays pratiquent l’excision ou d’autres formes de MGF. Rien que sur le continent africain, il existe 28 Etats où lame de rasoir, débris de verre, couteau ou fil et aiguille sont maniés entre les jambes des fillettes. Alors comment Katy a choisi le Kenya ? Sa rencontre avec l’association genevoise M.A.A (Maasai Aid Association) qui, justement, intervient dans ce pays plutôt connu pour ses safaris, l’a séduite par sa lecture des problèmes des MGF. Un an après divers contacts avec l’assoc’ et quelques heures de vol plus tard, la jeune femme débarque au pied du Kilimandjaro (enfin presque…) avec : sac à dos, grille d’entretien et vocabulaire de base swahili. Sur place, notre “ Muzungu ” (“la blanche ”)  côtoie les collaboratrices locales de M.A.A et participe à l’organisation de “workshop” dans les communautés en particulier Massaï (au Sud-Est) mais aussi Borana (au Nord). Ces séances ont pour but de sensibiliser les femmes aux méfaits des MGF et de diffuser de l’information relative à ces pratiques. Des rassemblements où se mêlent échanges de fragments de vie et interrogations autour du modèle anatomique utilisé pour expliquer les diverses formes de mutilations et les complications physiques qui en découlent. Une expérience qui marque. Interview de cette anthropologue en herbe fraîchement rentrée de Nairobi.

Quelle est la situation actuelle au Kenya vis-à-vis des mutilations génitales féminines (MGF)?

Selon les chiffres officiels, le taux de MGF au Kenya est de 50%, mais ceux-ci sont relatifs. D’après la communauté, ce taux s’élève jusqu’à 90% (chez les Massaï notamment). Seules 3 des 42 communautés ethniques du Kenya ne pratiquent aucune forme de MGF. La plus commune est l’excision*, mais l’infibulation** se rencontre aussi. Chez les Massaï, les filles sont excisées entre l’âge de 9 et 16 ans, à la période de la puberté, afin de pouvoir être ensuite données en mariage par leur père en échange de têtes de bétail. Dans la population musulmane, et notamment dans la communauté Borana, on pratique l’infibulation et cela beaucoup plus tôt, dès l’âge de 3-4 ans. Les différentes formes de MGF sont pratiquées par les femmes sur les femmes : celles qui sont chargées de l’opération sont les sages-femmes traditionnelles, c’est-à-dire en général des dames assez âgées, auxquelles la vue fait même parfois défaut…

En tant que femme occidentale non excisée, comment l’échange avec les femmes Massaï excisées a-t-il pu se faire ?

Plutôt bien je pense. C’est sûr, les sujets de la sexualité et de l’excision sont tabous là-bas, dans un pays où même s’embrasser en public pour un couple est inconcevable… Mais, en abordant le sujet de front, entre femmes, sans le prendre justement comme quelque chose de tabou mais comme quelque chose de “normal”, la discussion s’installe assez facilement et assez vite l’atmosphère devient plutôt détendue. On a même bien ri lors d’un workshop en particulier. Elles étaient très intéressées d’apprendre qu’il y a d’autres manières de vivre, d’autres modes de fonctionnements sociaux. Par exemple, qu’en Europe ce n’est pas considéré “normal” pour une femme d’être excisée, au contraire; qu’il est rare de se marier avant 25 ans; que les femmes ont en moyenne 2 enfants; etc. Il faut se rappeler que ces femmes n’ont aucun accès à l’information et la plupart ne sont jamais parties bien loin de leur village…donc elles sont contentes quand quelque chose se passe dans leur localité, quand des gens viennent les voir. Le seul bémol était que je devais toujours avoir quelqu’un pour me traduire [les Massaï ne parlant pas l’anglais ou le swahili mais uniquement le maa] et que je n’ai donc pas pu avoir de “tête-à-tête” avec ces femmes non-éduquées.

Comment ces femmes voient-elles l’excision ? Quel sens lui donnent-elles ?

Les femmes présentes dans les rassemblements sont unanimes : elles ne voient rien de bon dans cette pratique. Elles l’ont toutes vécues et ne sont pas capables de citer quelque chose de positif qui en serait ressorti. D’un autre côté, pour elles, cette étape fait partie du processus “normal” dans la vie d’une fille: c’est par cette modification qu’elles deviendront femmes. Si elles ne s’y soumettent pas, elles ne pourront pas se marier et ne seront pas socialement intégrées, ce qui leur fait peur.

Comment encourager alors les femmes kényanes engagées dans la lutte des MGF ?

D’abord en leur témoignant notre soutien. Maintenant si on veut vraiment agir pour les soutenir, prendre en charge la scolarisation des fillettes et jeunes femmes permet de leur assurer un avenir alternatif. La plupart des familles ne voient pas l’intérêt de scolariser les filles qui sont uniquement destinées à enfanter et assurer les tâches domestiques. De plus, comme le père reçoit du bétail lorsqu’il donne sa fille à marier, celle-ci représente une sorte de source de revenu à ce moment-là. Il “faut” donc “la faire couper”, afin de pouvoir la marier. En plus, l’école coûte cher au Kenya, alors le choix est vite fait… En sponsorisant les filles à l’école, elles auront l’occasion de recevoir une éducation, savoir lire et écrire, au lieu d’être excisées puis mariées dès la puberté à un homme de l’âge de leur père. Il s’agit donc d’encourager l’empowerment de la nouvelle génération pour qu’elles aient leur mot à dire à l’avenir.

Finalement, que répondre à ces “défenseurs du droit à la différence” qui déclarent que l’excision est “une tradition” ou “un fait culturel” qu’il faut respecter ?

D’abord, que ces pratiques sont condamnées par la loi des pays eux-mêmes. Par exemple, au Kenya, toute personne qui pratique une opération de MGF est répréhensible et passible d’emprisonnement…en théorie du moins. Donc, si les autorités locales elles-mêmes reconnaissent que cette pratique n’a plus lieu d’être, peut-on encore leur opposer un argument culturel ? D’autre part, quand quelque chose ne fonctionne pas ou n’est pas bénéfique, il faut accepter de le changer : sans changement, il n’y a pas d’amélioration possible. Où seraient les femmes en Suisse aujourd’hui si elles n’avaient pas à plusieurs reprises bousculé les traditions et l’ordre social établi ? Il faut respecter les différences culturelles, mais uniquement dans la mesure où elles ne vont pas à l’encontre des droits humains fondamentaux et ne portent pas atteinte à l’intégrité physique d’une partie non négligeable de la population, ce qui est ici le cas pour les femmes. 

Florence

* ablation du clitoris et parfois même des petites lèvres de la vulve

** pratique qui consiste à coudre les petites lèvres des femmes

Ces pratiques engendrent des infections, voire la stérilité ou la mort. De plus, durant les relations sexuelles et les menstruations, elles provoquent de grandes douleurs.

Plus d’informations sur l’association M.A.A sur: www.e-solidarity.org

Florence

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