Un regard sur Lausanne : Un homme triste

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Dans un nouveau volet de notre série « Un regard sur Lausanne », qui avait été initiée par Alex, Lucien a posé ses mots sur une représentation picturale repérée à Lausanne pour vous conter une histoire.
"Un homme triste." Peinture sur papier, artiste et année de productions inconnus. L'homme triste peut s'observer sur l'un des murs au haut du passage "Arlaud", qui relie la Riponne au théâtre Boulimie.
«Un homme triste.» Peinture sur papier, artiste et année de production inconnus. L’homme triste peut s’observer sur l’un des murs qui entoure le haut des escaliers du passage «Arlaud», qui relie la Riponne au théâtre Boulimie.

Un homme triste.

L’homme triste pleure ses limites. En effet, à la naissance, la nature l’a borné à un certain niveau de beauté, de force et d’esprit. Des doses limitées que l’homme triste peut, il est vrai, améliorer ou du moins entretenir quelque peu à force d’efforts. Mais pas tant que ça, le maquillage ne suffisant pas à multiplier les miss et mister univers, les altères ne permettant toujours pas de soulever des camions, quand à l’intelligence, on connaît bien la chanson, « quand on est con, on est con » ! Ainsi la vie distribue-t-elle des dons aux nouveaux nés non seulement avec la plus grande parcimonie, mais encore de la manière la plus inéquitable : il n’est pas rare de voir des personnes au QI élevé dotées également d’une physionomie agréable, de même que la laideur peut tout à fait se doubler de stupidité, ça n’est pas du tout incompatible.

Vie injuste.

L’homme triste songe que la cruauté de la vie va encore plus loin que le maintien des êtres au sein de certains enclos aux grandeurs variables. Ces enclos, pour tous, sont amenés à se rétrécir passé un certain cap, Boris Vian l’avait bien compris avec cette histoire d’appartement de plus en plus petit. Ainsi la vie condamne même les être les plus beaux et les plus brillants au déclin, au vieillissement. Le temps pour prendre des petits plaisirs, atteindre quelques réussites et intéresser d’autres êtres n’est donc pas seulement compté pour l’homme triste, mais tout cela lui deviendra également, au bout d’un moment, de plus en plus laborieux et difficile.

Vie injuste et assassine.

Le courant des pensées négatives mais aussi réalistes – nul ne peut le nier – de l’homme triste l’emmène encore plus loin : il réalise tout à coup, horrifié, qu’il commettra tôt ou tard des erreurs graves voire irréparables : chaque jour regorge de nouvelles possibilités d’en commettre. Probabilités de mauvaise fortunes, de mauvaises décisions et d’accidents déjà bien réelles pour l’homme triste, encore jeune, qui est au firmament de ses habiletés, et qui s’accroîtront fatalement au fil de son prochain déclin physique et cognitif.

Vie injuste, assassine et pleine de dangers tout au long du parcours.

Car l’homme triste doit marcher, marcher sans cesse… et chaque pas est une nouvelle occasion de trébucher. L’homme triste l’admet : c’est parfois pour mieux se relever ou se rediriger, renaître de ces cendres, et gagner en expérience. Certes, mais fatalement pour finir par rechuter plus tard ! Et pour un jour en arriver à ses derniers pas, à ne plus pouvoir se relever ! Car c’est notre destin commun de devoir finalement tomber définitivement, de crever, de rester couché à jamais…

Vie injuste, assassine, dangereuse et courte.

Apparaissent à l’esprit de l’homme triste des potentiels de catastrophes concrets. Il y a bien sûr les menaces de perte d’emploi et de faillite pour tout travailleur, tout entrepreneur et tout investisseur, dans un monde de concurrence féroce ou les premiers d’aujourd’hui seront les dépassés de demain. Il y a aussi les drames strictement personnels. Untel se cassera la colonne vertébrale, suite à une mauvaise chute favorisée par le grand âge, ou encore plus stupidement victime d’un accident de la route. Tel autre, gagné par l’Alzheimer, oubliera un jour de s’habiller avant de sortir, ou  ne retrouvera plus le chemin pour retourner à sa maison. Un autre encore, perdant la vue, perdra aussi goût à la vie, car quel plaisir à vivre sans voir les quelques beautés du monde qui peuvent encore consoler de toutes les atrocités de l’existence ?

Il ne sait pas quels accidents, quelles misères, quelles douleurs l’attendent, mais l’homme triste, lucide, n’en doute plus : toute créature terrestre finit toujours par rencontrer de gros soucis au tournant, c’est certain. Et cette idée fait souffrir l’homme triste à l’avance…

Alors l’homme triste lève les yeux au ciel, des yeux interrogatifs, qui cherchent à trouver sens à la mascarade si impitoyable de la vie. A trouver une raison, une motivation à faire les quelques pas dont nous somme malgré tous capables. C’est une soirée hivernale, froide, humide et nuageuse, une météo qui n’ôte certes pas son envie, à l’homme triste, de sauter d’un pont.

Soudain, entre deux cumulus, l’homme triste aperçoit une étoile. Quelque chose tressaille alors en lui. C’est très vague…  Sa mémoire fait remonter quelques bribes… une poésie… bien naïve… apprise tout petit, sur les bancs de l’école, ou peut-être au catéchisme, il ne sait plus. Cela fait si longtemps… seule la première phrase lui revient au complet : il y aura toujours une étoile dans ton ciel.

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