Un regard sur Lausanne : L’AMMRD

Le LBB vous propose une série initiée par Alex, notre blogueur photographe à l’œil aiguisé, intitulée « Un regard sur Lausanne ». Tour à tour, nous poserons nos mots sur ses images pour vous conter des histoires. Ici, je tiens à parler de ma fumée sur le lac, celle qui enfielle Lausanne, celle-ci même qui ressemble étrangement à de la neige carbonique et nantit ma conscience citoyenne. Ma fumée libre, jacasse et gratuite, pour sûr moins légendaire et surexploitée par l’Office du tourisme de Montreux que celle de Deep Purple.
© Alex Berto, 2017

En matière de patrimoine, Lausanne a de quoi suer fierté et hurler impertinence : le Holy Cow, c’est nous et pas les Zurichois ! Henri Dès, c’est nous aussi et pas les Genevois ! Georges Simenon, c’est chez nous qu’il a eu la dignité de venir mourir en silence et pas chez les Fribourgeois ! Lausanne ne manque pas de quoi entretenir son orgueil patrimonial, nécrologique et culturel. Lausanne, c’est un peu un petit Portlandia version Vaud. Pourtant, la ville pourrait facilement jalouser le succès de ses voisins, comme on jalouserait les fesses d’une fille sans cellulite ou le « nez » tendu, fort et dru d’un éphèbe barbu. Située à 42 kilomètres du Paléo et à seulement 30 kilomètres du Montreux Jazz Festival, elle est au centre de cet Axe Musical Romand …. Aussi nommé fièrement et par moi seul : l’Axe du Mal Musical Romand-Déprime (l’AMMRD). Cette position est-elle une plaie ou est-elle plutôt une chance permettant à Lausanne d’affranchir son offre culturelle de toutes ces organisations grossières et récidivistes à gros budgets ?

A première vue, Lausanne vit dans l’ombre de ses voisins lors de la haute saison des festivals, qui séduit chaque année presse internationale et milliers de fanatiques, tous attirés par ces nuées de concerts surtaxés et ces sons de pop-pop-électro guindés. La ville aurait matière à envier tout ce lustre et cette agitation, voir à en devenir facilement le collabo. Elle pourrait même tenter de l’imiter : elle ne manque ni de potentiel, ni de moyens. Toutefois, elle ne semble pas en avoir l’envie. Coincée au beau milieu de ces deux évènements gangrénés par les boites de prod’ dont il faut postillonner le P et des boites de comm’ dont il faut concupiscer les M, Lausanne ne concède pas pour autant un silence monastique, et utilise précisément cette position pour se distancer de ce marché musical saturé en proposant des événements culturels alternatifs, divers et accessibles. Trois choses que le Jazz et le Paléo semblent avoir blanchis de leurs comptes de pertes et profits.

Tout ça ressemble un peu à de l’insolence crasse et de la pédanterie citadine : Lausanne c’est mieux, plus fin, plus généreux, moins corrompu. Ok, d’accord mais c’est parce que j’aime bien gueuler. Je précise que je n’ai pas forcément l’intention d’enlever à Montreux tout ce qui appartient à Montreux. En ce qui concerne Freddie par exemple, je les envie, même si je suis convaincu qu’on aurait su mieux l’aimer. Lausanne possède également de nombreux défauts : on sait tous que des clowns appelés Bob Gray rôdent dans les égouts et on est conscient aussi qu’on a seulement logé, marié et imposé Bowie. La ville n’a pas eu son Funky Claude ou son fait divers mineur qui a créé une légende à surexploiter comme Montreux et sa fumée sur le lac. Légende un peu con quand on la raconte d’ailleurs. Dire que c’est simplement l’enthousiasme d’un fan un peu trop excité par la moustache de Frank Zappa lors d’un concert au Casino en 1971 qui a donné à Montreux son hymne. Possédé par King Kong, le gars largue dans un geste de joie excessif une fusée avec un pistolet de détresse… droit sur le plafond. Loi fatale de la pyrotechnie en intérieur : le Casino prend feu. Les membres de Deep Purple qui étaient dans les environs du Lac Léman ce jour-là inhalent un bon paquet de cette fumée et racontent, tel Byron ou Shelley, cet incendie plutôt joli à travers de ce médium poétique qu’est le hard rock en composant Smoke on the water. Et pourquoi pas me direz-vous. Chouette riff, succès légitime, talent certain. Mais je lui tire la langue à la légende et j’appuie même ce geste avec une onomatopée pétillante : « PRRRRRT » !

Moi, ma légende elle se trouve dans ce coupe-gorge géographique. Ma légende, c’est ce capital spatial qui préserve Lausanne à la fois des sons ruminés des festivals catalogues et des aveugles originaires d’Alabama contraints sans répit de jouer tous les deux ans à Paléo pour Ben Harper. Géolocalisation stratégique qui permet de ne pas subir la programmation prévisible du Paléo et les avances perverses du lubrique Santana, pensionnaire habitué du Jazz. Ma légende, c’est un festival de qualité et gratuit qui se déroule en pleine période peste des festivals apéro-afterwork-chéros. Ma légende, c’est un endroit qui permet encore l’existence de festival comme La Cité, résultat de l’échange des impôts lausannois contre de l’art abordable. Ma légende, c’est ces organisateurs qui osent provoquer frontalement à coup d’art et de gratuité en plein Jazz pendant six jours. Six jours durant lesquels s’étalent concerts, performances et arts déstabilisants sans que ça coûte un rond au spectateur. Osée, diverse, étrange et pointue, la progra de La Cité n’a rien à envier aux festivals payants. Elle propose aussi de la pop-pop-électro guindée, pourtant elle parvient à se distancer de ces choix catalogues qui paraissent pour la plupart inévitables, et prend des risques sans rendre insipide la curiosité artistique de son public. Une progra qui impose une taxe de réflexion culturelle aux festivaliers qui transitent chèrement entre Nyon et Montreux. Lorsqu’on réalise que ça coûte pas une tune d’aller à un festival en plein mois de juillet, pour moi aujourd’hui c’est plutôt ça qui gronde légendaire.

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