Un plongeon aux tréfonds de la pensée : « Narcisse évanoui »

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Le processus créatif ne connait point de méthode. C’est en ce sens qu’il n’est pas un savoir qui s’acquiert mais qui s’appréhende, se provoque. Ainsi le « secret » de la capacité créatrice ne peut être percé par un quelconque procédé didactique. Peut-être ne peut-il être dévoilé que grâce à un dur labeur, éventuellement assimilé qu’à force d’initiation stricte et rigoureuse, probablement saisi qu’à mesure d’expérimentations acharnées et renouvelées. Portrait-critique de l’auteur romand Maxence Marchand qui publie son premier roman « Narcisse évanoui » aux éditions Hélice Hélas, disponible à partir du 11 octobre chez les meilleurs libraires.
Le jeune auteur lausannois explore son propre moi et dépeint les sensations éprouvées au contact de Lausanne et de ses habitants.

Les peintres, sculpteurs, cinéastes, chorégraphes, compositeurs, écrivains et autres artistes, ont toujours suscité une grande fascination auprès du grand public. Ils détiennent en effet entre leurs mains une aptitude, une « facilité » dont ils peuvent difficilement en expliquer l’origine et pour laquelle ils éprouvent une reconnaissance sincère, tant ils craignent eux-mêmes s’en voir un jour subitement dépossédé ; le syndrome de la page blanche, ou la crainte vertigineuse de constater qu’il ne nous a peut-être été fait grâce de la créativité – ce substrat si précieux –, que pour un temps irrémédiablement compté. En ce sens, l’écriture – et a fortiori l’écriture romanesque –, demeure, parmi d’autres processus créatifs, tant une énigme pour celui qui ne s’y est jamais essayé qu’une épreuve redoutable pour celui qui s’y essaie.

Maxence Marchand fait partie de la deuxième catégorie de personnes. Dans un récit se situant à la frontière entre le roman d’apprentissage et l’autofiction, l’auteur lausannois scrute les tréfonds de sa mémoire et en restitue les éléments qui lui ont permis de se façonner, au fil des années, une certaine idée de l’existence, tout comme les raisons qui l’ont amené à caresser le rêve de devenir écrivain. Une caresse, il nous le confie dans son roman, qui ne s’est pas toujours faite – loin s’en faut – dans le sens du poil. Régulièrement rongé par le doute, il s’est tissé entre son manuscrit et lui une (très) longue relation d’amour-haine, comme si la rédaction de son manuscrit incarnait tantôt la source de son mal-être, tantôt son propre exutoire. Une relation houleuse à l’instar de celle qu’entretient aussi l’auteur avec son alter-ego, l’incarnation de sa face sombre, la « dépouille vide de ce squelette factice » – et contre laquelle il doit lutter fréquemment pour faire péniblement progresser son projet narratif.

L’enfance comme premier atelier d’écriture

L’auteur s’est senti l’âme d’un écrivain très jeune. Enfant, alors que ses parents lui reconnaissent une imagination débordante, ils le placent régulièrement sur le pupitre familial au coin d’une pièce de la maison, seul endroit où Maxence accepte de se tenir sage et silencieux pendant plusieurs heures. Ce pupitre est en effet l’atelier sur lequel le garçon va rapidement démontrer sa propension à jouer avec les formes : s’emparant de quelque crayon de couleur et laissant le fruit de son inventivité s’exprimer sur le papier, d’abord au travers de dessins, puis de lettres et enfin de mots articulés les uns avec les autres, il se met bientôt à former des récits courts, consignés dans des carnets offerts par sa mère. Aussi, conscient que ces récits ont le potentiel de révéler à ses proches une part aussi essentielle que personnelle de ce que son activité cérébrale foisonnante pouvait produire, Maxence prend bientôt le soin de taire cette activité et de cacher le contenu de ses histoires. Face aux interrogations récurrentes de ses parents, il va même jusqu’à enterrer ses manuscrits dans les bois avoisinants afin que personne ne puisse dévoiler le fonds de ses élucubrations.

Le déchirement et la résignation

Malgré ces débuts prometteurs et cet avenir que l’auteur s’était précocement dessiné dans le monde des lettres, son parcours va prendre une toute autre direction. Parachuté dans l’administration suite à des résultats révélés par un douteux questionnaire du bureau de l’orientation professionnelle, l’auteur comprend alors que le monde qui l’entourait lui avait réservé, bon gré mal gré, un tout autre sort de celui auquel il s’était destiné. Pour exprimer la frustration et la désillusion qui l’habitent alors au moment d’apprendre la sentence rendue par la conseillère, il use de ces mots si lourds de sens : « Ma vie d’enfant avait été marquée par la révélation d’une vocation. Ma vie d’adulte commençait par un non-choix. Le premier d’une longue série. »

Narcisse évanoui ou « la traversée à la nage d’un jeune homme dans les marécages du verbe » (Hélice Hélas).

Un premier roman comme une délivrance

Autant dire qu’à l’aune du long chemin parcouru, des épreuves traversées et des défiances – à commencer par la sienne – qu’il a eu à affronter, ce premier roman représente une véritable délivrance pour l’auteur, s’apparentant au passage de la ligne d’arrivée d’un marathonien, l’esprit partagé entre soulagement, joie et émotion.

Une œuvre touchante à l’esprit « pessoien »

Entre divagations mentales et jouissances sensorielles, l’auteur lausannois effectue, au fil de son roman, l’exploration de son propre moi. Il fait état de son rapport au monde. Interroge sa relation avec ses proches, ses parents et sa mère en particulier. Décrit ses états d’âme. Dépeint les sensations éprouvées au contact de sa ville et de ses habitants.

Difficile dès lors de ne pas trouver dans ce roman un peu de Pessoa et son fameux « Livre de l’intranquillité », tant se dégagent au fil des lignes de « Narcisse évanoui », un esprit spleen, un sentiment d’inconfort, de mélancolie et de spiritualité. Outre ces quelques analogies entre les deux auteurs, il en est une autre, forcément plus évidente : occupant un poste d’employé de bureau à un moment de leur vie, ils se sont tous-deux attelés à décrire en de truculents détails, la profonde trivialité et le caractère soporifique des tâches qu’ils ont été amenés à exécuter au quotidien.

A la lecture de ce roman, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine empathie pour l’écrivain lausannois, tant on perçoit et reconnait, en filigrane de ce texte empreint de questionnements insolubles et de doutes existentiels, certains reflets de notre propre vie, projetés en flashbacks. En ce sens, le roman de Maxence Marchand, qui décrit avec finesse la façon dont il a construit sa vie (à moins que ça ne soit l’inverse), a le potentiel de nous interpeler à notre tour, notamment sur les nombreux facteurs contingents et insondables qui ont été à la manœuvre et qui ont dicté la trajectoire qu’a pris et que prend chaque jour notre existence.


  • « Narcisse évanoui » compte 113 pages sans chapitres. Poétique, touchant et non dénué d’humour, il se lit d’une traite. Quelques extraits à découvrir ici.
  • Maxence Marchand est né le 4 octobre 1990, a grandi à Châtel, en Haute-Savoie. Il vit actuellement à Lausanne.

 

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