Un îlot de peinture pour les actions militantes en gare de Lausanne

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S’il vous arrive de quitter la gare de Lausanne par son aile sud, vous n’êtes certainement pas sans savoir qu’un rectangle blanc a fait son apparition sur le goudron juste à côté de l’escalator. Lors de mon premier passage, je n’y avais pas tellement accordé d’attention. Puis c’est en feuilletant « Le Courrier » l’autre jour que j’ai appris dans un article les vraies raisons d’être de ce mystérieux petit îlot de peinture, symptôme criant de nos gares uniformisées et toujours plus policées.
Le quai de Lancy-Pont-Rouge après sa séance de relooking  architectural. CC by Albins

Quand les grandes stations comme celle de Lausanne conservent un semblant d’identité grâce à un travail architectural admirable et inspiré, petites et moyennes gares se ressemblent chaque jour un peu plus, subissant l’une après l’autre un plan de rénovation dont la normalisation est manifestement l’idée maîtresse : aujourd’hui, que le voyageur arpente les quais de Croy-Romainmôtier, de Cully ou encore de Bussigny, cette même sensation de déjà-vu apparaît au contact d’un décor ultra-épuré et délibérément impersonnel, mêlant le gris du béton, la transparence des salles d’attente vitrées, la luminosité clinique des éclairages LED et le rouge-bleu corporate de l’automate CFF. Certains disent de cette méthode de duplication architecturale qu’elle présente des vertus, notamment celle qui tendrait à prouver qu’un environnement familier rassure l’usager et accroit ainsi son sentiment de sécurité. D’autres plus perplexes regrettent en revanche l’ennuyeux formatage que la modernisation à tous crins entraine sur l’architecture urbaine et ferroviaire et sur le patrimoine bâti en général, ce au seul nom de la fonctionnalité et indépendamment de toute considération esthétique.

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Règlement à la gare de Lausanne.

Singapour n’est plus très loin

Parallèlement à l’homogénéisation architecturale dont elles font l’objet, les gares suisses sont à l’image du pays qu’elles desservent : archi-règlementées. Prétextant probablement une crainte de les voir se transformer en zones de non-droit, les CFF ont trouvé la justification pour en faire des espaces liberticides. C’est ainsi bien connu, l’irréprochabilité est de rigueur dans une gare suisse : toute attitude jugée non-conforme y est exclue et les contrevenants peuvent faire l’objet d’une poursuite pénale, comme le stipule le règlement des CFF soigneusement placardé dans les passages sous-voies des principales gares de Suisse. Dans ce catalogue des interdits, nous trouvons notamment celui de « s’asseoir ou s’allonger sur le sol ou les escaliers » ; de « salir les lieux (jeter des chewing-gums ou mégots de cigarette, cracher, uriner, etc.) » ; de « séjourner dans des salles d’attente sans autorisation » ; de « mendier » ; d’« utiliser des appareils de diffusion sonore » ou encore de « donner à manger aux oiseaux et à d’autres animaux ». L’entrée en vigueur de la prohibition de fumer dans l’ensemble des espaces de la gare ne semble être quant à elle qu’une question de temps, probablement au même titre que la suppression définitive des derniers bancs subsistants encore sur les quais. Ajoutez à cela les « actes à caractère homosexuel entre hommes » au registre des actes défendus par les CFF et les coups de bâton comme peine endurée et vous vous approchez doucement du règlement en vigueur à Singapour : tristement célèbre pour son extrême sévérité, le code de conduite de l’État asiatique est en effet décrit par le département des affaires étrangères suisse en personne comme « inspiré de normes plus strictes et de principes moraux plus rigides qu’en Suisse ». Mais fort heureusement, nous n’en sommes pas encore tout à fait là. C’est peut-être même le contraire qui est vrai, les CFF ayant été récemment contraints de flexibiliser un des articles de leur règlement.

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Contrainte d’assouplir les règles en vigueur

Un léger vent de changement a en effet eu lieu : en 2012, l’Office Fédéral des Transports (OFT) s’est levé contre l’art. 9 du règlement des CFF, qui interdisait « les actions à caractère politique », pour ne pas prétendument « entraver le flux des pendulaires », ce alors même que les actions menées par des entreprises privées dans un but commercial étaient jusqu’alors autorisées ; à Lausanne, l’espace prévu pour ce type d’actions (payantes et nécessitant une autorisation préalable) se trouve devant les portes de l’entrée principale de la gare (qui n’a jamais été interpellé pour goûter le dernier laitage d’« Emmi » ?). Frileux à l’idée d’héberger du militantisme politique sous ses toits (bien qu’en partie déjà présent au travers d’affiches de campagnes), les CFF ont bien tenté de faire recours au Tribunal fédéral (TF) contre l’OFT. Or, égalité de traitement oblige, le TF a confirmé la décision en rappelant qu’une gare est un espace public au sein duquel la liberté d’expression – droit fondamental – doit prévaloir et que la publicité, même de nature politique, est légale.

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« Surface promotionnelle dispensée d’autorisation »

De cet arrêt du TF est ainsi née cette curiosité artistique, cette œuvre de street art à la sauce CFF : sobrement baptisée « surface promotionnelle dispensée d’autorisation », il s’agit concrètement d’un rectangle blanc peint sur le sol et deux paires d’empreintes de pieds en son sein, spécifiant le nombre maximum de personnes autorisées à y demeurer (un homme et une femme/un enfant si on en juge à la différence de pointures…). Et aux CFF de nous mettre à nouveau en garde en déroulant un second règlement accompagné d’une sempiternelle liste de conditions d’utilisation. Parmi elles, les potentiels intéressés par cette micro-zone de tolérance sont tenus de ne « pas arrêter délibérément les passants et de ne pas outrepasser 20 minutes pour mener leur action ». Et pour être bien sûr que cet espace ne suscite vraiment pas trop d’engouement, son emplacement à Lausanne (d’autres gares suisses possèdent déjà le leur) a été stratégiquement choisi par les CFF : l’immense majorité des passagers entrant dans la gare par l’entrée principale, soit côté nord, le « flux des pendulaires » a fort peu de chance d’être « entravé » par la présence éventuelle de militants, relégués à l’entrée auxiliaire de la gare et circonscrits dans un 1,5 m2 pour distribuer leurs tracts ou récolter des signatures… Autant dire que la « surface promotionnelle » n’a rien d’engageant pour le public qu’elle est sensée cibler. Probablement à dessein…

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Conditions d’utilisation des surfaces promotionnelles dispensées d’autorisation.

CFF ne rime pas avec militantisme

Les autorités des CFF s’engagent à faire régner l’ordre dans ses espaces, à organiser la circulation des voyageurs et à contrôler le respect de son règlement, notamment via vidéo-caméra. On l’a dès lors bien compris, le militantisme se marie particulièrement mal avec l’environnement hyper-policé des gares suisses. Néanmoins, les CFF ont dû se résoudre à accepter – à contrecœur – que les gares recèlent une dimension publique dans laquelle l’activisme politique ou religieux doit pouvoir librement et gratuitement s’exercer. Pour ce faire, un (moindre) effort a été fourni : 1,5 m2 sur les milliers de mètres carrés que couvrent la gare de Lausanne a été soustrait pour peindre ce rectangle au sol, fonctionnel depuis le 1er janvier 2018. Depuis, je n’y ai encore vu aucun citoyen l’occuper pour militer et user ainsi de son droit gracieusement octroyé par les CFF. A l’heure ou j’écris ces lignes, je gage que la fréquentation ne va guère changer dans les temps à venir : les partis politiques et les mouvements religieux continueront de privilégier, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, leurs zones d’action habituelles et éviteront ainsi de se voir confinés à l’intérieur d’un ridicule petit rectangle blanc. Nul doute en effet que la préférence du militant ira toujours vers les espaces publics où la liberté d’opinion est un droit fondamental entièrement respecté plutôt que ceux où d’inlassables restrictions transforment ce dernier en un mauvais succédané.


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