Un Espace social au cœur de Lausanne

Chapeauté par le service social de la ville de Lausanne, un bistrot accueille depuis quelques mois des personnes fragilisées à l’avenue César Roux, encadré par des intervenants sociaux. Rencontre avec Véronique Pochon, responsable de l’Espace.
Intervenant social
Intervenant social

Véronique Pochon me reçoit à l’Espace-même, dans les bureaux et dans le bistrot social à proprement parler. Son équipe se compose de six personnes réparties entre assistants sociaux et éducateurs, qui prennent les réservations pour les 24 lits dont dispose l’accueil d’urgence de nuit, la Marmotte, puis émettent des cartes pour que les gens puissent aller y dormir. De plus, l’équipe distribue des cartes pour 65 lits disponibles dans un abri de la protection civile à Lausanne jusqu’à fin avril. Le Sleep-In, autre accueil de nuit d’urgence, n’a pas souhaité faire partie de ce programme, mais les travailleurs sociaux de l’Espace peuvent néanmoins indiquer cette possibilité aux bénéficiaires.

Les cartes ainsi émises comprennent le nom, le prénom et la photo de la personne avec la durée de la réservation. Mme Pochon me dit essayer de privilégier les personnes qui sont à Lausanne depuis un moment ou les personnes fragilisées ou avec des enfants. Lorsque je lui demande comment son équipe arrive à identifier ou vérifier qui réside à Lausanne, Mme Pochon me répond qu’ils ne demandent pas de pièce d’identité mais qu’à force, ils connaissent les personnes « installées » dans la région depuis un moment. Elle m’explique aussi qu’il y a une collaboration étroite avec la Marmotte, et donc qu’une personne de la Marmotte est présente dans l’un des bureaux pour la réservation et peut ainsi aussi identifier ces personnes.

Le matin, de 8h30 à 11h, ils sont dans les bureaux pour prendre ces réservations, où il y a généralement beaucoup de monde. Le bistrot social à proprement parler, l’Espace, accueille les personnes du mardi au samedi, en présence de deux intervenants de l’équipe. Le lieu peut contenir jusqu’à 50 personnes et chaque jour ce sont environ 120 personnes qui passent par l’Espace. Une prestation de dépôts de bagage est disponible pour une durée de 7 jours, et Mme Pochon m’annonce qu’évidemment, la consigne est pleine ! Les bénéficiaires peuvent aussi mettre leur adresse postale pour recevoir leur courrier, mais ne peuvent pas déposer leurs papiers. Une infirmière du Point d’Eau est également présente un après-midi par semaine.

Une prestation autour du travail de rue est de plus organisée par l’Espace, consistant à aller à la rencontre des personnes, notamment à la Riponne, pour garder le lien avec la population toxicodépendante. L’enjeu est de déceler les nouvelles personnes et leur proposer de venir soit à l’Espace, soit au toit de Saint-Martin qui est un espace ouvert en hiver pour la population toxicodépendante. Ils sont là aussi pour s’assurer que ces personnes vont bien, pour les orienter éventuellement vers des demandes et être là pour les accompagner en général.

LausanneBondyBlog (LBB) : Depuis quand l’Espace a-t-il ouvert ses portes ?

Véronique Pochon (VP) : La structure a été ouverte le 3 décembre 2012 et j’ai commencé en janvier 2013.

LBB : Le manque qui a été constaté était l’accueil de jour ?

VP : Oui, nous nous sommes rendu compte que l’on avait des structures de nuit, et a priori les personnes qui n’ont pas de domicile pour la nuit sont aussi dans la rue la journée, une grande partie d’entre elles n’ont pas d’activité, ni de lieu pour la journée. Il n’existait pas de lieu d’accueil bas seuil sans spécificité pour accueillir tout le monde. Je crois que c’était important pour le service social de la ville de compléter son offre pour les personnes dans la précarité.

LBB : Comment s’est monté le projet ? Vous êtes-vous inspirés de modèles existants ?

VP : Non, nous l’avons créé de manière autodidacte. On est maintenant en train d’aller voir d’autres modèles – on est un peu victime de notre succès – pour voir si on peut fonctionner autrement. Mais je sais qu’il y a eu une enquête faite auprès des sans domicile fixe à Lausanne. Le lieu a été créé en tenant compte des réponses à ce questionnaire.

LBB : Depuis quand ce projet est-il pensé ?

VP : Je ne veux pas prendre le risque de vous dire des bêtises mais si vous voulez c’est un peu à la suite du refus voté par le peuple du bistrot social lié au projet du local d’injection, où la population lausannoise avait refusé peut-être plus à cause du local d’injection. Cela a fait capoter tout le projet. La réflexion est aussi d’arriver à mettre quelque chose sur pied en sortant de ce doublon-là, enfin il me semble.

 LBB : Quelle est votre population-cible ? Accueillez-vous aussi des familles ?

 VP : Il y en a peu mais il y en a, quelques familles roms, espagnoles ou d’Amérique latine. Mais la population majoritaire, c’est vraiment des hommes.

 LBB : Votre public est-il représentatif de la population SDF à Lausanne ?

 VP : Je ne sais pas, on a une population migrante très importante qui vient à l’Espace, et qui de par sa présence forte empêche peut-être d’autres personnes de venir. On n’arriverait pas à atteindre toute la population – l’Espace ne le permettrait pas – mais de fait, une répartition s’opère : peut-être certaines personnes tentent de venir chez nous, mais comme c’est toujours plein ils vont plutôt au toit de Saint-Martin, parce que c’est plus tranquille ou qu’il y a moins de monde.

LBB : L’espace est ouvert à tout le monde, donc vous avez des visiteurs qui ont des logements ?

 VP : On ne fait pas de discrimination, on ne demande pas aux gens quel est leur statut. Ils sont libres. L’Espace est en bas d’un logement social de la ville, certains ont pris l’habitude de descendre pour boire leur café.

 LBB : Vous sentez qu’il y a des échanges possibles entre des personnes qui ne se connaissent pas ou peu ?

 VP : Les gens qui viennent de l’immeuble viennent voir les intervenants, après c’est beaucoup des communautés, on a une communauté africaine anglophone, une communauté africaine francophone, une communauté maghrébine, et puis finalement assez peu de Suisses.

LBB : Comment expliquez-vous cette sous-représentation ? 

 VP : On ne l’explique pas forcément. La population toxicomane qu’on va avoir à la Riponne par exemple, aura tendance à dire : « on se croirait en Afrique là-bas », donc on y va pas et puis « c’est trop loin ». C’est un peu comme si le lieu avait été pris en possession par la population migrante et que les Suisses ne s’y sentent pas accueillis, alors qu’on essaie de les retenir.

LBB : Sans verser dans le protectionnisme, est-ce que vous aimeriez accueillir plus de Suisses ?

VP : On aimerait que tout le monde se sente à l’aise. On fait le constat qu’on est trop exigu et qu’une population est devenue prépondérante. On se rend compte que cela veut dire que d’autres populations ne veulent pas venir. Mais ça ne veut pas dire que parce qu’on fait ce constat-là, l’on ne veut plus une population migrante, parce que c’est aussi une population cible.

LBB : Outre l’origine géographique, vous avez parlé de la place de la Riponne comme lieu de rencontre de votre population-cible. A quel point les visiteurs de l’Espace ont-ils des problèmes de toxicomanie ?

VP : Je pense que les personnes qui sont à la rue sur du long terme sont souvent concernées par la toxicomanie, parce qu’on ne peut pas imaginer rester dans la rue longtemps et être fit, avoir un travail. Il y a des possibles pour les personnes dans ce pays qui sont en difficulté et je pense notamment à Lausanne qui a un bon système de logement pour les personnes qui sont au social. Mais là je m’avance un peu, il y a aussi des personnes qui ont un logement et qui viennent chercher le contact. S’il y avait plus d’espace pour elles, elles viendraient peut-être plus, nous en sommes persuadés. La question pour nous est donc de faire en sorte qu’il y ait un équilibre dans la population pour que chacun y trouve sa place et se sente à l’aise de venir.

LBB : Comment gérez-vous les problèmes de communication avec vos visiteurs ? Est-ce que vous avez des gens qui parlent des langues différentes dans l’équipe ?

VP : On est plusieurs à parler Anglais, l’un parle Espagnol, on peut se débrouiller en Allemand. Personne ne parle l’Arabe, mais je pense que l’on se débrouille assez bien. Les Roms parlent assez bien français, donc on se débrouille. De plus si on a besoin de pouvoir vraiment parler avec quelqu’un, on a la possibilité d’avoir un traducteur.

LBB : Quelles sont les prestations proposées à l’Espace ?

VP : On ne vend rien. On offre du café du thé et du chocolat chaud, le matin. On offre des collations, du sirop. On a aussi rétréci nos prestations, on arrivait plus à suivre ; on faisait que du service finalement. Puis aussi pour éviter les pics de populations. Avant on essayait d’obtenir des sandwichs, mais là ça fait des pics où on dépasse les 50 personnes et ça, ça va pas. On n’autorise pas de nourriture de l’extérieur ni de boisson, car sinon on se retrouve avec des gens qui ont de la vodka dans des canettes de cola.

Mais là, voilà on vient de démarrer ça fait 3-4 mois qu’on est ouvert et on fait selon l’expérience et on adapte le fonctionnement.

LBB : Comment communiquez-vous sur le lieu ?

VP : Cela nous pose question. Il y a des gens qui arrivent un matin au bureau des réservations en nous disant qu’ils sont arrivés la veille au soir et ils sont déjà là le lendemain. Le réseau est très bien organisé, on n’a pas besoin de faire de la publicité, pas besoin de se faire connaître.

LBB : Vous organisez des activités ?

VP : Non, mais il y a des jeux à disposition, les jeux de cartes, les dames ou les échecs ont du succès. Et ce qui est important pour nous, c’est la création du lien, notamment avec une population de migrants qui est très méfiante à l’égard de toute personne représentant l’autorité, c’est très long.

LBB : Malgré cette méfiance, y a-t-il des choses qui se passent entre les intervenants et les visiteurs ?

VP : On a encore besoin d’un petit peu de temps. Mais pour nous, la première chose pour entrer en relation est de mettre un prénom sur un visage, ce qui n’est pas évident : plus de 120 personnes passent chaque jour. Le lien est déjà dans la reconnaissance de la personne, on se reconnait l’un l’autre. On se salue d’abord, puis on se demande comment ça va, et ensuite seulement on entre en relation, mais ça reste encore très basique. Au bureau des réservations, on est dans l’individuel, donc on a davantage la possibilité, mais moins de temps… Dans l’Espace, il y a en général une cinquantaine de personnes présentes, c’est très bruyant et c’est difficile d’avoir une discussion privée. Moi je profite quand je peux, quand une personne est nouvelle de voir comment elle voit les choses, son avenir ici, etc.

LBB : Certains de vos visiteurs peuvent, on s’en doute, être en situation irrégulière, comment gérez-vous cela par rapport aux services de police ?

VP : On a un accord avec la police : Elle intervient quand on a besoin d’elle, son premier rôle. Mais on ne veut pas non plus qu’il y ait des sources de deal dans l’Espace, donc la police vient de temps en temps boire un café mais n’interpelle personne.

LBB : En uniforme ?

VP : Oui, en uniforme.

LBB : Vous avez donc aussi une population qui deale ?

VP : On soupçonne fortement qu’il y ait une population qui est dans la survie et pour qui c’est un moyen, c’est une population qui est souvent en bout de procédure d’aide d’asile et qui n’a pas le droit de travailler. On sait donc qu’on a une population de dealers qui vient ; ceux qu’on accueille, nous, ce sont des personnes, mais ce que l’on ne veut pas c’est qu’il y ait des deals à l’Espace.

 LBB : Une dernière chose à ajouter ?

 VP : Je n’ai pas d’anecdote particulière, mais je suis réellement très impressionnée par la sorte de résilience de cette population qui est là, à vivre au jour le jour, qui est là, à ne pas savoir forcément où elle va dormir la nuit, à ce que sera sa vie demain, et il n’y a aucun problème avec cette population, il y a un réel respect, un respect du lieu qui est assez impressionnant, le lien est vraiment dans le…

La personne entre dans le bistrot, on lui fait un sourire et elle nous rend le sourire, on lui demande comment ça va et ça va toujours bien… Et moi là, je suis scotchée. Le gars, je sais qu’il a dormi dehors, il est épuisé, il va dormir sur le bar, mais ça va toujours bien, et le sourire qui est aussi un signe de reconnaissance, un visage qui s’illumine alors qu’on connaît un petit peu le vécu, moi ça m’impressionne et puis ça m’émeut, ça me touche beaucoup.

 LBB : Merci beaucoup. On m’a dit que nous pourrions descendre à l’Espace, alors ?

 VP : Oui oui, on descend prendre un petit café !

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L’Espace
Avenue César-Roux 16
Ouvert du mardi au vendredi de 9h à 17h
Et le samedi de 12h30 à 17h

2 réponses

  1. mum48
    | Répondre

    Bravo pour cette belle et courageuse
    initiative !

  2. Leimgruber Annette
    | Répondre

    Bravo aussi !
    Je suis impressionnée par Véronique et ses collègues qui se lancent dans cette nouvelle aventure sans rigidité, avec confiance, en mettant un bon cadre, et qui semblent très bien observer les individus pour les accompagner au mieux pour le temps passé à l’espace

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