Un bloggueur civiliste à Madagascar – partie 2

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Arrivé le 27 septembre 2009 à Madagascar pour y enseigner le français durant une année, votre fidèle bloggueur revient sur certains tristes événements. Récit.

Dimanche 27 septembre 2009, aéroport international d’Ivato à Antananarivo, Madagascar. « Nous y sommes enfin les gars! » dis-je à mes deux collègues civilistes, Jérôme Basset et Giuseppe Ardiri. Quelque neuf mois après avoir commencé la procédure de candidature auprès du DM (Département Missionnaire des églises protestantes de Suisse romande) pour des postes d’enseignants à Madagascar, oui, « nous y sommes enfin » sur le sol malgache, prêt à confronter nos rêves, notre imagination, nos espoirs, nos appréhensions, nos peurs également, à la surface rugueuse de la réalité.

Au sortir de l’aéroport, nous sommes gentiment accueillis par M. Hery Rabemanahaka, directeur national des écoles FJKM (Fiangonan’i Jesoa Kristy eto Madagasikara, littéralement, l’Église de Jésus Christ à Madagascar). D’emblée, Hery nous paraît sympathique. Affable sans être obséquieux, courtois sans être protocolaire, il est doté de ce mélange de nonchalante douceur et de flegmatique bienveillance qui caractérise bien souvent les Malgaches. En rigolant, mes compagnons de vol et moi-même le comparons d’ailleurs à « Maître Yoda », protagoniste du film Star Wars. Non pas qu’il soit petit et vert, mais quelque chose en lui suggère la maîtrise et la sagesse, l’apaisement dans l’activité, la simplicité derrière les apparentes complications.

Les jours suivants, lors de notre « semaine d’intégration » à Antananarivo, avant que nous soyons individuellement envoyés dans nos lieux d’affectation respectifs, nous sommes amenés à voir Hery à plusieurs reprises. En un sens, c’est notre coach, il nous prépare à affronter le travail qui nous attend, nous met en contact avec les proviseurs de nos établissements respectifs, veille à ce que les démarches de normalisation de nos visas suivent leur cours.

Néanmoins la destinée d’Hery prendra une tournure tragique. En effet, c’est au matin du dimanche 1er novembre, alors que je travaille depuis déjà trois semaines au lycée FJKM d’Ambatolampy, que j’apprends la nouvelle : « Hery est mort ». Renversé par une voiture deux jours plus tôt, en plein centre d’Antananarivo, il a été transporté dans le coma à l’hôpital, mais a malheureusement succombé à la gravité de ses blessures. Hery avait 55 ans. Il laisse derrière lui sa femme et sa fille, éplorées, tandis que le vide créé par la mort ne peut que laisser place à la tristesse et la douleur de la communauté FJKM.

Une semaine plus tard, le dimanche 8 novembre, c’est M. Roland, employé au sein de la direction du lycée FJKM d’Ambatolampy, qui vient à disparaître. M. Roland était atteint de la jaunisse, mais m’avait affirmé qu’il se sentait mieux et qu’il était en période de convalescence. Il m’avait promis de bientôt reprendre le travail et espérait voir naître entre nous une fructueuse collaboration. M. Roland avait 56 ans.

A ces deux funestes occasions, que ce soit la mort d’Hery ou la mort de M. Roland, je suis amené à présenter mes condoléances à leur famille respective. Dans les deux cas, je suis humblement remercié d’être venu et de partager ces moments difficiles à leurs côtés.

Néanmoins, au-delà des règles de forme et de bienséance, je me demande maintenant si je mérite véritablement quelconque remerciement. En effet, quelque sincère que soit ma tristesse, qui suis-je pour blâmer le sort, supposé macabre complice de la mort?

En effet, qu’adviendrait-il de moi, si j’étais atteint de la jaunisse, ici, à Madagascar? Des médecins compétents chercheraient certainement à déterminer les causes sous-jacentes à de tels symptômes, ces causes pouvant être le paludisme, l’hépatite A, la cirrhose ou encore certaines formes de cancer ou d’hépatites chroniques (la jaunisse, en effet, n’est pas une maladie en soi, mais seulement le signe extérieur d’un mal plus fondamental). Le cas échéant, l’on m’enverrait me faire traiter sur l’Île de la Réunion, ou, cas extrême, l’on me rapatrierait en Suisse, afin que je puisse bénéficier des meilleurs traitements envisageables.

En tous les cas, je bénéficierais sans nul doute d’un traitement autrement plus favorable que celui réservé à M. Roland, que l’on soignait à l’aide de plantes médicinales…

Ces deux morts, pour tragiques qu’elles soient, viennent malheureusement corroborer, de manière cruellement exemplaire, les données statistiques que l’on peut trouver sur Madagascar; l’espérance de vie des hommes n’y dépasse pas les 55 ans, tandis que les personnes âgées de plus de 65 ans ne représentent que 3 % de la population.

Ces statistiques, évidemment, sont à mettre en lien avec la situation de grande pauvreté dans laquelle se trouve le pays; plus de 60 % des Malgaches vivent avec moins de 1.50 chf par jour; environ un tiers des personnes de plus de 15 ans sont analphabètes; 76 enfants pour 1 000 meurent avant l’âge de 1 an, tandis que 60 % des habitants n’ont pas accès à un point d’eau aménagé.

Si l’on se réfère à l’Indice de Développement Humain (IDH) utilisé par le Programme des Nations Unies sur le Développement (PNUD), l’on constate que Madagascar est classé en 146e position sur 177 pays.

Aujourd’hui, en outre, la situation semble plus grave que jamais. Depuis l’auto-proclamation d’Andry Rajoelina à la tête de la République de Madagascar, le pays traverse une période de transition politique des plus instables. Alors que les diverses mouvances partisanes se déchirent pour savoir qui héritera le plus légitimement du pouvoir exécutif, la situation économique du pays se détériore à grande vitesse; la monnaie nationale, l’Ariary, se déprécie, le prix du riz, du charbon, de l’essence, flambe, les investisseurs étrangers rechignent et se rebiffent, tandis que le pouvoir d’achat du Malgache lambda, déjà extrêmement faible, diminue encore.

Cette situation globale a des effets très directs sur la gestion des écoles FJKM. En effet, les familles malgaches, appauvries par la crise, se détournent des écoles confessionnelles privées, dont les frais d’écolage sont plus importants que ceux des écoles publiques. Ce contexte difficile, conjugué à la réforme de l’éducation nationale, qui, de manière résumée, a pour conséquence l’abaissement des niveaux d’exigence scolaire au sein des écoles publiques, a pour suite logique la baisse drastique des effectifs au sein des écoles privées. A fortiori, les écoles FJKM ont vu le nombre d’inscriptions d’élèves chuter de manière brutale en ce début d’année scolaire 2009, ce qui a pour effet direct une gestion des plus périlleuses du budget, qui varie évidemment de manière proportionnelle à la variation du nombre d’inscriptions.

Dans cette tourmente politico-économique, où l’argent demeure indéniablement le nerf de la guerre, que ce soit au niveau collectif ou individuel, je me sens parfois pris de vertige lorsque je considère ma propre situation. En effet, étant une personne envoyée non seulement par le DM, mais également par la Confédération suisse en qualité de jeune astreint au service civil, je perçois une indemnité qui, cela va sans dire, dépasse très largement le salaire moyen de la population malgache.

Lorsque je suis invité à la table du proviseur de mon lycée, M. Faly, et que tous les plats jouxtent invariablement les bords de mon assiette afin que je puisse y puiser à ma guise, ce sentiment de malaise revient me tarauder l’esprit.

Lorsque je rencontre des touristes étrangers qui me félicitent pour le travail que je fais ici, ce même sentiment revient éclore à la surface de ma conscience.

Qui suis-je pour me targuer d’apporter quelque chose? Que puis-je véritablement apporter à cette société? N’ai-je pas l’impression de recevoir beaucoup plus que je ne donne? N’ai-je pas l’impression d’être, dans tous les sens du terme, un privilégié?

Lorsque je ferme les yeux, j’entends encore parfois les cris déchirants de la veuve de M. Roland, retentissant dans le silence de la mort, lors de la descente du corps au tombeau.

Ces cris me font prendre conscience de la complexe vanité de la souffrance propre à nos sociétés occidentales contemporaines. Arrachés à la communauté par l’individualisation progressive de nos modes de vie, éloignés du réel soulagement inhérent à la satisfaction de nos besoins fondamentaux, nous efforçant de mieux nous connaître pour mieux nous contenter, nous recherchons, nous Occidentaux, un sens qui n’a de cesse de se dérober et de nous laisser face à notre propre solitude.

Les cris de la veuve de M. Roland me rappellent que tout cela n’est que du vent. Ils me rappellent qu’en situation de précarité, ce n’est pas le bien-être matériel, ni même le bien-être psychique ou émotionnel qui prévaut, mais tout simplement le fait d’être en vie. En ce sens, ces cris sont bien plus que des cris de douleur ou de tristesse, c’est également, pour moi, une leçon d’humanité, une leçon d’humilité envers la vie, et, sous les fragiles apparences du paradoxe, une leçon d’amour peut-être…

Bien à vous.

 

P.S. Pour mieux connaître le profil de M. Hery Rabemanahaka, ainsi que le travail effectué par les écoles FJKM à Madagascar, voir http://www.dailymotion.com/video/xasymq_hery-rabemanahaka_webcam

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Francis

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