Traité de paix du 24 juillet 1923: Lausanne au centre du monde

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Il y a nonante-cinq ans jour pour jour, Lausanne accueillait plusieurs chefs de la diplomatie internationale lors d’un sommet historique visant à rétablir la paix au Proche-Orient et à tracer les frontières de la Turquie moderne. Dans l'histoire de la politique internationale, Lausanne aura rarement été à ce point sous le feu des projecteurs.

Si l’on visite aujourd’hui Istanbul plutôt que Constantinople, c’est grâce – ou à cause, selon de quel point de vue on se place – du traité de Lausanne. Lozan: impossible que ce nom n’échappe aux écoliers turcs, à qui l’on apprend encore aujourd’hui combien cette ville revêt une importance capitale pour la destinée de leur pays. Signé le 24 juillet 1923, ce traité a en effet non seulement permis d’établir une paix durable au Proche-Orient mais a aussi été l’occasion de dessiner les frontières de plusieurs États dans une forme restée jusqu’à aujourd’hui inchangée: la Grèce, l’Arménie, et donc la Turquie, reconnue par ailleurs à Lausanne comme un État souverain pour la toute première fois par les puissances alliées, après près d’un siècle d’ingérence occidentale dans les affaires de l’Empire ottoman.

La Première Guerre mondiale prolongée après 1918

Les frontières de la Turquie après le traité de Sèvres et après le traité de Lausanne. (CC by Cédric Boissière)

La fin de la Première Guerre mondiale coïncide avec l’effondrement de l’Empire ottoman, membre avec l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne des Empires-centraux, défaits par les forces de la Triple-Entente (France, Grande-Bretagne, Italie, Japon etc.). A l’instar du traité de Versailles, qui aura pour conséquence de réveiller l’orgueil et le sentiment nationaliste allemands dans les années 30, le traité de Sèvres, établi en 1920 par les forces alliées victorieuses, se révèle comme un terreau fertile à la poussée du nationalisme turque. Il faut dire que la sentence rendue à Sèvres est sévère, pour ne pas dire humiliante: le nouveau territoire de la Turquie tel qu’établi dans le traité – qui sera signé par le sultanat ottoman mais jamais ratifié par le Parlement turc –, ne couvre guère plus que l’Anatolie, soit une réduction de près de 80% de la superficie couverte par l’Empire ottoman à la veille de la Première Guerre mondiale. Cette redistribution, engagée par les gagnants de la «Grande Guerre», profite alors essentiellement à trois populations: les Arméniens, qui bénéficient d’un agrandissement significatif de leur territoire et peuvent célébrer la naissance d’une République arménienne indépendante; les Kurdes, qui voient poindre pour la première fois une chance de fonder un État autonome; les Grecs enfin, qui avec l’appui des Britanniques, tentent même de profiter de ces vents favorables pour regagner Constantinople, sanctuaire historique de l’orthodoxie.

Cette nouvelle configuration territoriale se révèle toutefois de courte durée: amorcée par Mustafa Kemal, la révolte turque débouche sur une guerre d’indépendance qui permet d’une part aux forces kémalistes de repousser les assauts grecs, et de regagner d’autre part, dès 1922, une large partie des territoires ottomans cédés aux Kurdes et aux Arméniens après le traité de Sèvres. Une telle situation contraint les forces alliées à répondre positivement aux autorités turques qui exigent l’organisation d’un nouveau sommet diplomatique, ce afin de réviser le traité de Sèvres devenu caduc. Lausanne est choisie comme ville pour l’accueillir.

Lausanne, centre du monde entre 1922 et 1923

Si Lausanne a été désignée pour recevoir la Conférence de Lausanne sur les affaires du Proche-Orient entre 1922 et 1923, ce n’est pas tout à fait par hasard: à partir de 1890, la ville est, comme Genève, un lieu d’exil et de formation supérieure privilégié pour les ottomans musulmans, qui font suite à un mouvement déjà entamé par des Arméniens et un certain nombre d’ottomans chrétiens. C’est aussi à partir de ces deux villes romandes que sont menées plusieurs réflexions relatives aux capitulations ottomanes au lendemain de la Première Guerre mondiale, et au statut d’extra territorialité dont profitent les puissances occidentales, perçu par les nationalistes turques comme une entrave majeure aux velléités d’indépendance de la Turquie. Ces mêmes nationalistes voient ainsi en la Suisse, pays neutre et resté intègre comparativement à d’autres pays européens, le terrain de discussion idéal pour un tel événement. Comme un symbole de cette image positive que la Suisse a toujours véhiculé auprès des autorités turques, le Code civil turque, qui sera adopté en 1926, est une copie conforme de la version française du Code civil suisse.

Les plénipotentiaires devant le Beau-Rivage. (Archives de la Ville de Lausanne, fonds Würgler/Hämmerli)

La Conférence pour la paix s’ouvre donc le 21 novembre 1922 et se déroule dans les salons du Château d’Ouchy et du Beau-Rivage. Côté Alliés figurent notamment Elefthérios Venizélos, ancien premier ministre grec, Raymond Poincarré et Lord George Curzon, ministres des affaires étrangères français et anglais. Benito Mussolini, fraichement arrivé au pouvoir en Italie à la tête du parti fasciste et ancien étudiant de l’université de Lausanne, est également de la partie, tout comme les représentants des délégations russe, roumaine et japonaise. Pour leur faire face, Ismet Pacha, héros de la guerre d’indépendance turque, ministre des affaires étrangères et futur successeur de Mustafa Kemal Atatürk à la tête du pays. Les négociations dureront huit mois et passeront par plusieurs débats houleux. Mais c’est bel et bien l’éloquence et l’obstination à tous crins dont Ismet Pacha saura faire preuve durant toute la durée des négociations qui permettra de faire plier le camp Allié. Manifestement trop divisé, il finit par céder à la Turquie la quasi-totalité de ses revendications.

Bonheur des uns, malheur des autres

Le 24 juillet 1923, le traité de Lausanne, long de 163 articles, est signé à l’Aula du Palais de Rumine, en présence notamment du président de la Confédération Karl Scheurer. Dehors, c’est l’effervescence: les cloches de la Cathédrale résonnent, les foules s’amassent malgré la pluie sur la place de la Riponne, parée spécialement pour l’occasion d’arbustes et de bosquets fleuris pour délimiter des allées menant aux escaliers du Palais.

Dans les grandes lignes, le traité reconnait la Turquie comme un État souverain avec Ankara comme capitale. Les territoires grecs de la Thrace orientale et de Smyrne (actuelle Izmir) sont rétrocédés à la Turquie, à l’instar des trois zones placées sous influence française, italienne et britannique après le traité de Sèvres. Imposant également le retrait de Constantinople des dernières présences alliées, le traité, une fois ratifié par la Grande Assemblée d’Ankara le 24 juillet 1923, permet quatre jours plus tard l’entrée des forces kémalistes dans la ville, rebaptisée Istanbul.

Pour les Grecs, le traité de Lausanne vient anéantir les derniers espoirs de la «Grande Idée», ce projet imaginé par les mouvements nationalistes des XIXe et XX siècles et visant à unir tous les Grecs dans un seul État-nation, déployé sur les deux rives de la mer Égée avec Constantinople pour capitale. Outre ce rêve évaporé, le traité de Lausanne implique la disparition définitive de l’hellénisme en Asie Mineure, vieille de trois mille ans sur ces terres.

Les échanges de populations consécutifs au traité de Lausanne. (CC by Spiridon Ion Cepleanu)

Côtés arménien et kurde, c’est aussi la soupe à la grimace. Pour les Arméniens, contraints d’accepter la protection des Bolchéviques après leur défaite subie face aux forces turques, l’indépendance n’est plus à l’ordre du jour. Les rescapés du génocide – qui a fait plus d’un million de morts – se dispersent quant à eux à travers le monde. Pas plus heureux, le peuple kurde se retrouve morcelé sur un territoire à cheval entre la Syrie, l’Iran, l’Irak et la Turquie. Avec plus de 30 millions d’individus, les Kurdes forment aujourd’hui la plus grande nation du monde sans État. Dans les actes du traité de Lausanne, la question kurde figure sous la rubrique «question non résolue». Nonante-cinq ans après, rien n’a évolué sur ce point.

Sur le plan humain enfin, la mesure la plus douloureuse du traité est certainement celle qui prévoit le transfert de populations entre la Grèce et la Turquie, en vue d’une homogénéisation. Quoique reposant davantage sur un critère religieux qu’ethnique, cette idée de «purification», voulu dans un objectif de renforcement de la légitimité nationale, fait aujourd’hui frémir. Mais elle est évidemment on ne peut plus en vogue à l’époque de l’entre-deux-guerres et c’est ainsi que 1’300’000 Grecs ottomans et 500’000 musulmans de Grèce vont se retrouver soudainement forcés à l’exode.

Lausanne à l’ombre de la Genève Internationale

A l’ombre de la Genève Internationale, la capitale olympique s’est rarement retrouvée sous le feu des projecteurs de la politique internationale. Après le traité de 1923 dont il est question dans ce billet, il aura en effet fallu attendre 2015 pour voir Lausanne accueillir à nouveau un sommet d’une telle ampleur: un volet des négociations sur le nucléaire iranien, tenu au Beau-Rivage, en compagnie notamment des chefs de la diplomatie américain John Kerry et iranien Jawad Zarif, qui ont abouti sur un accord, finalement signé à Vienne. Estimant toutefois que l’Iran ne respectait pas sa part du contrat, Donald Trump a annoncé le retrait des États-Unis en mai dernier. Une décision qui peut se traduire comme une triple opportunité pour le président américain: celle de rappeler, pour qui l’aurait éventuellement oublié, que l’Iran reste l’ennemi numéro un des États-Unis; celle de rétablir l’hostilité dans ses relations avec l’Iran et maintenir ainsi le pays hors du concert des nations; enfin et de manière consubstantielle à ce qui précède, celle de réaffirmer la solidarité indéfectible de son pays envers ses alliés israélien et saoudien.

Un traité historique d’une l’incroyable longévité 

Les plénipotentiaires à leur sortie du Palais de Rumine. (Archives de la Ville de Lausanne, fonds Würgler/Hämmerli)

Depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, l’Union européenne, autre partie signataire de l’accord avec les pays du P5+1, tente de sauver ce qui peut l’être afin d’éviter un retour à la case départ qui serait une déconvenue terrible pour la diplomatie européenne. Or, le retrait américain et les sanctions économiques qui s’en sont suivies pèsent à nouveau de tout leur poids sur l’économie iranienne et en guise de représailles, l’Iran menace aujourd’hui de relancer son enrichissement d’uranium…

C’est donc à l’aune de l’accord de Vienne, parti en lambeaux à peine trois ans après sa signature, que l’on saisit la grande fragilité contenue dans ce type d’accords multilatéraux et que l’on mesure surtout la profonde portée historique et l’incroyable longévité du traité de Lausanne, lui qui tient bon depuis nonante-cinq ans et déploie encore aujourd’hui tous ses effets.

 

 


  • Conférence-visite «Lausanne, centre du Cosmos?» : aujourd’hui même, dès 18h00, dans la salle de l’Aula du Palais de Rumine (3e étage), Matthieu Jaccard (architecte et historien de l’art indépendant) et l’artiste kurde Mirkan Deniz viennent donner un éclairage historique et politique au traité de Lausanne. Une visite du Palais est également prévue. L’entrée est gratuite, dans la limite des places disponibles. Toutes les infos ici.

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