Un pour tous, tous touristes

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Le tourisme a de beaux jours devant lui. Preuve en est par les chiffres de son industrie, qui ont de quoi donner le vertige. L'exposition « Touriste ! Je t’aime… Moi non plus », mise en place par le centre de documentation Alliance Sud de Lausanne et à découvrir jusqu’à fin décembre, présente des affiches réalisées par des étudiants de l'Ecole cantonale d'art du Valais (ECAV), qui avaient pour mandat de traiter le sujet des impacts du tourisme dans le monde. Pour inaugurer cette exposition très instructive, une conférence tenue jeudi dernier en compagnie de Morgane Roux et Seraina Hürlemann, assistantes diplômées-doctorantes en géographie à l'Université de Lausanne, ainsi que Roland Schmid, président de la Fédération Suisse du Voyage, visait à présenter les principaux tenants et aboutissants du tourisme et à tenter de dessiner ce qu'un tourisme durable pour tous peut signifier. Petit état des lieux.

Qui n’a jamais vitupéré contre les essaims d’individus s’agglutinant sur une plage ou autour d’une attraction touristique recommandée par leur guide du Routard, pire par leur tour opérateur ? Ou maudit ces spécimens se pavanant en shorts et mini-jupes dans des lieux sacrés requérant pourtant un dress code ? Ou encore ressenti du dédain pour ces vacanciers légèrement bedonnants invectivant les gens du pays « ne sachant même pas baragouiner quelques mots dans la langue d’un pays développé » ?
Quelques situations parmi d’autres qui nous indignent et nous font honnir ces trop nombreux hominidés privilégiés – dont nous nous évertuons à nous distancer –, fuyant provisoirement leur quotidien morne et monotone pour déambuler, se prélasser et se divertir aux quatre coins de la planète.

© Aline Savioz

Mauvaise nouvelle pour ceux qui se reconnaissent et qui ont toujours soif de détente et d’exotisme : l’homo touristicus n’est pas prêt de figurer sur la liste des espèces en voie d’extinction. Bien au contraire, le tourisme (de masse) est un business en pleine expansion : en 2016, l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) a enregistré plus d’1,2 milliards d’arrivées internationales, sans prendre en compte le tourisme local, soit les nationaux visitant leur propre pays (représentant 5 à 6 milliards de touristes selon la même organisation). Le nombre de touristes (visiteurs qui passent la nuit) ayant réalisé un voyage international a progressé de quelque 46 millions par rapport à 2015, ce qui représente la septième année consécutive de croissance. En 2030, l’OMT table sur 1,8 milliards d’arrivées, soit une croissance de plus de 30%…

Les origines d’un business juteux

Le néologisme « glocal » (contraction de « global » et « local ») et la notion de « global village » récemment apparus, viennent signifier combien les dimensions de notre planète se sont réduites et à quel point se sont développés les moyens d’entrer – physiquement ou virtuellement – en contact avec nos semblables aux quatre coins du globe. Aussi, en parallèle des congés payés préfigurant l’entrée dans une société du loisir, les nouveaux moyens de communication ont permis – à partir de la fin du XXème siècle – de considérablement développer à l’international les échanges commerciaux, les transactions boursières mais aussi les transports routiers, maritimes et aériens. Dès lors l’apparition des compagnies low cost a-t-elle eu pour vertu de démocratiser l’accès au voyage, un produit de luxe longtemps réservé à une certaine élite. Cette vertigineuse réduction des prix engagée par ces mêmes compagnies a en revanche eu pour conséquence plus néfaste (en particulier pour notre environnement), de démultiplier les offres, et de raccourcir parallèlement et de manière drastique, le temps moyen des séjours. Au point qu’apprendre aujourd’hui d’un ami qu’il se rend à Londres avec EasyJet pour faire du shopping le temps d’une journée ne nous parait plus tout à fait incongru.

© Sirena Chong

Comme l’ont rapporté les deux doctorantes de l’Unil, la place toujours plus importante que les nouvelles technologies ont prises dans notre société est un élément central pour expliquer les origines d’un business en pleine effervescence. Peu à peu devenus la pierre angulaire de toute interaction sociale dès lors que se présente une distance spatiale entre deux ou plusieurs personnes, les smartphones et les réseaux sociaux ont bouleversé nos moyens de communication et fortement intensifié nos échanges d’information. Ces outils ont par conséquent accouché d’une nouvelle génération dont les motifs incitatifs au voyage ne se résument plus à la seule envie de découvrir le monde ou à se prélasser sur une plage. Il convient en effet désormais de partager et de promouvoir sur les réseaux sociaux, aussi instantanément que possible, ces différentes tranches de vie richement illustrées. A ce titre, Instagram, qui offre l’opportunité aux internautes de mettre en scène leur propre moi dans des décors dignes de cartes postales, est perçu comme l’outil idéal car à même d’augmenter la visibilité de sa propre aventure et d’accroitre ainsi de manière significative son capital sympathie – nombre de like – auprès de sa communauté virtuelle.

Une pratique devenue coutumière et universelle

Dans notre monde – occidental tout du moins –, partir en voyage est, on l’a vu, devenu tout bonnement naturel, pour ne pas dire banal. Plus que cela, il est perçu comme un acte qui inspire le respect, une activité à ajouter au registre des bonnes pratiques citoyennes pour quiconque souhaite s’inscrire et s’accomplir dans la réalité d’un monde multiculturel, interconnecté, interdépendant et en perpétuel mouvement.

Aujourd’hui, le voyage est devenu à tel point une activité incontournable, placé au rang de culte, qu’il peut s’avérer difficile, pour les (rares) sédentaires, d’assumer ne pas le pratiquer. Aussi le voyage fait-il parfois l’objet d’une forme de pression sociale (certes légère), en ce sens qu’un petit sentiment d’embarras peut habiter celui qui annonce à son entourage que cet été, pendant les vacances, « oui oui je reste en Suisse ».

On l’a par ailleurs bien compris, la population ayant les moyens financiers de migrer « pour le plaisir » est, à l’instar de celle qui s’y voit contrainte pour des raisons autrement plus dramatiques, en augmentation constante. Les pays émergents, BRIC en tête (Brésil, Russie, Inde et Chine), recèlent désormais de citoyens issus des nouvelles classes moyennes, avides d’imiter leurs homologues européens et américains et de partir, smartphones et perches à selfie en poche, à l’exploration de terres inconnues. Aussi la croissance de la population touristique mondiale ne va-t-elle pas sans s’accompagner d’inquiétudes quant aux risques de voir l’intégrité du patrimoine social, culturel et environnemental des pays d’accueil, gravement altérée.

© Emilie Correia

Dilemme entre développement et durabilité

D’une part, le tourisme représente, pour certaines régions et populations du monde, une ressource économique essentielle, pour ne pas dire vitale. D’autre part, le tourisme de masse est à certains égards nuisible pour les populations locales (déplacements de populations, dérives du tourisme ethnique et sexuel notamment) et engendre de sérieux dégâts environnementaux (pollution, déforestation, exploitation intensive des ressources etc.).

D’où la difficulté à trouver des solutions concrètes et profitables à l’ensemble des parties prenantes (touristes, populations locales, environnement). Une difficulté également perceptible chez les trois intervenants de la conférence, qui se sont appliqués à relever quelques mesurettes entreprises pour tenter de pallier les problèmes liés au tourisme de masse (éducation, sensibilisation, compensation écologique, etc.), sans jamais vraiment admettre qu’il subsiste une contradiction de sens insurmontable car inhérente au concept même de « tourisme soutenable ». Ce dernier est en effet, à l’image du  développement durable », un parfait oxymore tant il est désormais connu et entendu, depuis la publication du « Rapport Meadows » par le Club de Rome en 1972, qu’une croissance infinie ne peut continuer indéfiniment dans un monde aux ressources limitées.

Si l’on entend donc réellement juguler la progression ininterrompue du tourisme dans le monde, il est à se demander si des solutions plus radicales ne devraient pas être adoptées, à l’instar du Bhoutan et de son gouvernement, qui a limité à 250’000 le nombre de touristes admis annuellement sur son territoire. Ce type de décisions politiques implique toutefois d’assumer que les régions et les populations d’accueil voient fondre leurs recettes mais aussi d’accepter qu’un coup sérieux soit porté à notre sacro-sainte liberté de mouvement…

Et M. Schmid de conclure que les agences de voyage auront beau proposer toutes les formules de tourisme durable, les compagnies d’aviation d’inviter ses passagers à compenser financièrement l’empreinte écologique d’un voyage en avion, c’est au final toujours à l’individu-consommateur, que revient la décision de voyager (ou pas, ou peu) et sur ses épaules que reposent son souhait de voyager avec (ou sans) éthique et responsabilité dans ses bagages.


Quelques chiffres clés

  • Le tourisme représente 10% du PIB mondial, 1 emploi sur 11 est lié à son industrie.
  • En moyenne, 102’000 avions prennent les airs chaque jour dans le monde.
  • Toutes les données issues de l’OMT sur le tourisme dans le monde ici.
  • En Suisse, 25% des voyages sont organisés par l’intermédiaire d’agences de voyages, le reste de manière individuelle, sur Internet.
  • Dans les agences de voyage suisses, 60% des personnes interrogées se disent « intéressées » par l’idée d’opter pour un « voyage durable ».
  • Un e-dossier d’Alliance Sud sur le tourisme ici.
  • Calculez l’empreinte carbone de vos voyages ici.

L’affiche gagnante du concours. © Méline Hauswirth

« Touriste ! Je t’aime… Moi non plus »

Du 12 octobre au 22 décembre 2017 à Alliance Sud InfoDoc, Av. de Cour 1, 1007 Lausanne (m2 ou bus 25, arrêt « Délices »).

Du lundi au vendredi, de 8h30 à 12h30 et de 13h30 à 17h30. Visites organisées pour les groupes/classes sur demande. Plus d’infos ici.

 

 

 

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