« The Social Network » ou la preuve qu’ Hollywood peut encore être sauvé!

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Un peu casse-gueule le nouveau Fincher? On était en droit de le penser ; avant en tout cas, mais sûrement pas après… En salle dès aujourd’hui, le Lausanne Bondy Blog s’est rendu à son avant-première.

Tel un monolithe spectral, l’écran me domine. Moi, ratatiné au fond de mon siège, je serre les accoudoirs devenus moites d’impatience. Deux années se sont écoulées depuis L’étrange histoire de Benjamin Button, période assez courte comparée aux sept ans qui ont séparés Panic Room de Zodiac, mais une période nécessaire pour laisser le recul opérer et l’attente monter. Cette fois-ci, David Fincher nous propose une plongée dans la création/gestation du phénomène Facebook, où amitiés, trahisons et rêves de grandeur s’entremêlent. Son nom: The Social Network, prometteur et effrayant à la fois. 

Peuplée d’initiés et de curieux, cette avant-première lausannoise porte les parfums de l’expérience, du partage et du privilège. La salle 6 des Galeries est pleine. Les autres personnes autour de moi discutent, mais je n’arrive à saisir aucun mot. Mon regard est rivé vers cette blancheur monstrueuse, qui dans quelques minutes me donnera la réponse à la question qui m’habite depuis quelques temps: Fincher saura-t-il se renouveler encore une fois ou bien tombera-t-il dans des redites navrantes, à l’image des derniers efforts de Burton ou de Nolan?… Les lumières s’éteignent et la réponse ne se fera que peu attendre. 

Une fois le flambeau de la Columbia Pictures consumé, l’écran s’ouvre sur le visage assuré de Mark Zuckerberg. Voici notre fameux héros: cheveux châtains courts et bouclés, paupières avachies, mais regard pénétrant, sweater gris GAP et allure de geek certifiée. Face à lui: Érica, étudiante à Harvard (comme lui) et fausse intellectuelle aux allures de paysanne vintage. Autour d’eux : une foule d’étudiants imbibés, un brouhaha sans sens et des sweaters à capuches estampillés Harvard University dans tous les coins. À l’écran, une table et deux bières les séparent, mais dans leur réalité émotionnelle, c’est un monde qui les sépare. Un monde que le protagoniste ne comprend pas et qui ne le comprend pas. Les répliques cinglantes fusent du côté de Zuckerberg, qui au sommet de sa verve, enchaîne les théories misanthropes avec aisance. Mais d’un coup la vapeur se renverse. Érica rompt brutalement avec Mark (ah bon, ils étaient ensemble!!). Aussi étonné que nous, ce dernier essaie alors de calmer le jeu et de comprendre sa réaction. Elle ne prendra pas la peine de lui répondre. 

Une scène d’ouverture, deux personnages incarnés à la quasi-perfection, une mise en scène sobre qui privilégie la performance des comédiens au style narratif, un dialogue acéré, dense, expéditif et surtout parfaitement rythmé : tout le propos du film est là, résumé certes, mais d’une efficacité exceptionnelle. Il n’aura ainsi fallu que 4.5 minutes à David Fincher (à la caméra) et Aaron Sorkin (au stylo) pour nous envoyer cette géniale claque, première d’une liste qui n’aura de cesse de s’allonger au fil des prochaines 115 minutes.

Mais pas le temps de pousser l’analyse plus loin. Le générique arrive, ponctué par un air lancinant et pénétrant, reznorien à souhait. Scène en apparence anodine, ce générique n’en est pas moins révélateur et peut se simplifier par un seul détail, merveilleux témoin du langage cinématographique unique de Fincher : le sweater GAP que Mark porte. Ce dernier résume en effet l’état d’esprit du héros et définit la direction que prendra rapidement l’intrigue. Soit en bref: ne sachant pas réellement réduire le fossé (gap en anglais) qu’il a creusé entre lui et les autres, Mark Zuckerberg crée Facebook, croyant pouvoir le réduire virtuellement. Ce fossé est l’essence même de The Social Network et David Fincher se permet avec génie de nous l’exposer en utilisant ce qu’il sait le mieux manipuler : la composition de l’image, le cadrage et la mise en scène. 

En seulement quelques minutes, on sait déjà qu’on est devant un grand film, un film qui va bien au-delà de son packaging et qui confirme l’évolution prise par Fincher depuis l’exceptionnel Zodiac, soit un retour aux sources du langage cinématographique même. Le reste n’est donc que formalité, la construction élaborée d’un édifice solide dont les pierres sont immédiatement posées et dont on se régale de chaque étape, de chaque tour de force narratif, de chaque réplique au timing parfait, de chaque regard lancé par Jesse “Mark Zuckerberg” Eisenberg et de chaque ligne de basse posée par un Trent Reznor au sommet de sa forme. 

David Fincher est la preuve vivante qu’on peut encore faire rentrer l’argent dans les caisses, tout en délivrant un spectacle de fond et de forme, accessible et intelligent à la fois. Car au final c’est ce que The Social Network est, une œuvre qui sous couvert de chroniquer la création d’un monstre de l’échange virtuel, nous offre une analyse profonde et subtile de la condition humaine dans une société où les rapports aux autres changent trop vite pour être de véritables rapports.    

Florian P.

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Florian Poupelin

  1. etienne_doyen
    | Répondre

    Très belle entrée en matière! Bienvenue à toi.

    Vraiment aucune ombre au tableau de ce film?

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