TF1 au secours de l’éducation lausannoise ?

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À l’occasion d’une campagne d’éducation lancée par la ville de Lausanne, une vedette du petit écran plus connue sous le nom de « Pascal le Grand frère », est venue donner une conférence mercredi 31 octobre, au cinéma Capitole. Réaction.

C’est un soir d’automne tout ce qu’il y a de plus froid, que le regard d’un ami s’arrête sur une affiche nonchalamment placardée sur le mur d’un bar prisé de la ville. Nous voilà nez-à-nez avec « Pascal le Grand Frère », star d’une bonne vieille émission de télé-réalité signée TF1. Ni une ni deux, ma curiosité s’emballe et en y regardant de plus près, je lui découvre un nouveau visage ; celui d’un expert venu donner une conférence pour « mieux communiquer entre générations ». Mieux ! On y apprend un peu plus bas qu’il est officiellement invité par la ville de Lausanne. En effet, la Municipalité a lancé en septembre 2012 une campagne appelée « Moi & les autres » dans l’idée de favoriser l’égalité entre les sexes, les échanges entre les cultures et le respect entre les générations. C’est dans ce dernier champs d’actions que s’inscrit la venue de Pascal.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas le principe de l’émission, le Grand Frère est un éducateur qui se rend dans les familles difficiles, où les ados rendent la vie de leurs parents impossible. Sa mission ? Les remettre sur le droit chemin en six jours…

 

Voix off au ton hollywoodien, bras croisés, regard sévère et musique dramatique. Ceci n’est pas une parodie. C’est à coups d’ « il faut savoir se faire craindre des jeunes » ou de l’indémodable « c’était mieux avant », qu’il séduit son public. Il n’y a pas de doute, le Grand Frère joue son rôle à merveille dans cet environnement télévisuel paternaliste qui, je l’avoue sans peine, a plus d’une fois alimenté mes soirées canapé. De là à lui accorder du crédit… Personne ne semble pourtant s’émouvoir outre mesure de ce choix incongru fait par la ville, du coup les questions se bousculent. Sérieusement ? Le résultat d’un casting de TF1 au secours de l’éducation lausannoise ? Simple coup médiatique ? Envie de surfer sur sa popularité pour faire venir du monde ? Il ne restait qu’une seule chose à faire, se rendre à la conférence.

Devant le cinéma, les gens se pressent. Quelques politiciens venus faire bonne figure, des journalistes, une poignée de curieux et des familles. Des parents, des enfants, des « jeunes ». Jusqu’ici, l’opération est réussie puisque la salle est presque comble ! C’est donc sous les applaudissements que Pascal commence son discours par une remarque sur son physique de rêve, qui s’avérera être la première d’une longue série : « J’ai 42 ans. Je sais, je ne fais pas mon âge, c’est grâce au sport. » Le ton est donné, le spectacle a commencé. Après avoir pu apprécier des extraits de son émission sur l’écran géant du Capitole, le voilà de retour sur scène, micro à la main. S’ensuivent un florilège de commentaires dont lui seul a le secret.

« Il faut savoir que l’adolescente qu’on vient de voir à l’écran n’a pas de papa, donc pas de cadre. Il faut dire aussi que la mère en est à son troisième mari, au bout d’un moment faudrait se demander si c’est pas elle le problème ! » Il sourit et recherche le regard approbateur du public. Quelques phrases plus tard, le voilà qui recommence en parlant cette fois-ci de la fille. « Comme vous l’avez vu, on donne des caméras aux ados pour qu’ils se confient et ils se filment de très près, donc on voit les boutons et tout. Heureusement qu’elle était maquillée ! » Il faut dire que des blagues, il en a plein Pascal. « Mais attention, je ne suis pas humoriste ! » tient-il à préciser. Passons sur le fait qu’il raconte avoir arrêté de boire après avoir tenu des propos racistes sous l’effet de l’alcool, normal, pour se remémorer les valeurs qu’il souhaite véhiculer, à savoir le respect et la tolérance.

« Si mon fils était malheureusement homosexuel, eh bien je l’accepterais. Bien sûr j’aurais préféré qu’il embrasse une fille, mais je l’accepterais parce que ce qui compte c’est son bonheur. » L’inconscience de l’énormité de ses propos me faisait sourire, jusqu’à ce que le réalité reprenne le dessus. En effet, une majorité de l’assistance n’était pas venue voir un show mais bien trouver des réponses. Une mère en détresse affirmant s’identifier aux parents présentés dans l’émission prend alors la parole pour s’adresser au Grand Frère. « Confessions intimes » sans avoir la possibilité de zapper lorsque le malaise s’installe. Alors qu’elle raconte sa situation familiale dans ses détails les plus infimes, Pascal, qui n’est pas humoriste, l’interrompt pour faire une blague adressée aux quelques personnes du fond qui sont en train de quitter la salle avant l’heure. Je ne souris plus.

Pendant qu’elle reprend péniblement la parole, je ne peux que constater qu’en deux heures de conférence décousue, aucune clé n’a été donnée à tous ces parents venus pour « mieux communiquer entre générations. » Sauf bien sûr le fait qu’il faut poser un cadre, fixer des limites, avoir de l’autorité sur ses enfants, et que le bien c’est mieux que le mal. Un conseil concret a cependant été proposé : filmer les ados difficiles, et pourquoi pas à leur insu ! « Aujourd’hui on peut même le faire avec un téléphone portable ! Bon, c’est embêtant parce qu’en France c’est illégal, mais c’est très efficace. »

À la sortie, il signe des autographes, vend des livres, prend des photos et n’oublie pas de faire la promo de sa prochaine émission. Côté public, beaucoup de gens se sont reconnus dans les situations qu’il décrit, ils disent se sentir moins seuls dans leur combat de parents, et c’est tant mieux. Les commentaires actuels sur la page facebook de l’événement sont d’ailleurs très positifs et reconnaissants. Ni mère, ni ado, qui suis-je alors pour critiquer ce choix ? Et pourtant, un sentiment persiste. Profiter d’une figure médiatique pour ramener du monde et faire parler de la campagne, c’est très bien. Se contenter de lui laisser carte blanche alors qu’il brasse un nombre incalculable de préjugés, ça l’est moins. Une fois que les gens concernés sont là, pourquoi ne pas – aussi – leur proposer d’autres intervenants, leur présenter les possibilités qui s’offrent à eux ? N’y a-t-il pas des travailleurs sociaux, des psychologues, des éducateurs spécialisés ou encore des institutions à Lausanne qui auraient pu prendre part à la conférence ? Je regrette que cette maman désespérée n’en ait pas entendu parler lors de cette soirée. Et je déplore qu’une fois encore, le divertissement se soit déguisé en information.

 

2 Responses

  1. georgia
    | Répondre

    Bravo, bel article! C’est bien, voire plus, indispensable d’être critique envers cette énorme simplification des valeurs et de l’éducation qui n’apporte aucune réponse. Décidément notre époque ressemble à un film de Schwarzenegger et les gens sont contents…absurde!

  2. Sandra
    | Répondre

    Merci pour cet article! J’ai mis du temps à répondre mais m’y voilà arrivée.
    Je trouve que votre article apporte une belle critique sensible et objective, dommage qu’il soit resté dans l’ombre comme souvent le travail des éducateurs en foyer ou dans la rue (là c’est moi qui ne suis plus très objective) enfin bref je tenais à vous remercier!!

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