Ta vie dans un mixer

Posté dans : Société | 6
Cut it, smash it, crush it, shake it, drink it. Ou quand les gratuits nous abreuvent de leur délicieuse purée sélection du matin.

Gardons le moral, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. La presse de ces derniers jours, enfin si tant est que nous pouvons appeler ça du journalisme, prouve une fois de plus qu’il est des matins où nous ferions mieux de rester à végéter au lit lamentablement, misérables légumes que nous sommes.

Dépités en ce lundi matin, 07h00, nous apprenions que la grippe porcine pourrait bien nous chatouiller les naseaux d’ici peu et que nous allions tous crever à petit feu d’un mal incurable, que la clope contient du plomb, du formaldéhyde, du cadmium, du nickel, du benzène, de l’arsenic ainsi que plus de 40 autres substances cancérogènes, qu’un flic est mort explosé en exercice, qu’un prof d’université s’est amusé à flinguer trois personnes, que Claude Nicollier – notre Neil Armstrong à nous, les Suisses – a été durement agressé, que la Confédération helvétique aurait laissé pour près de 9 milliards de francs dans la crise financière et que deux techniciens sont morts sous les décombres d’un bâtiment de Tbilissi. Enervé, ou déprimé, je ne sais plus trop, par tant de conneries balancées en vrac.

Summum du morbide, page 13 (oh my God, it’s a coïncidence fortuite !), rubrique Monde où le public ébahi par tant de haine matinale apprend, par le biais d’une fine analyse repompée quinze fois dans le vivier des agences de presse, qu’une femme accouche dans un hélico mais que ce dernier s’est bêtement éclaté contre une montagne corse, faisant de ce fait mourir illico-presto (si j’ose le jeu de mots basique), femme, nouveau-né et tutti quanti sans la moindre pitié. Damned. Le monde est cruel. Sans blague.”S’il doit y avoir un Dieu quelque part, pour sûr qu’il n’était pas là!”, que l’on oserait presque blasphémer à tous les arrêts de bus de la ville.

Dans un entretien sur la guerre et la mémoire historique, entre Alain Finkielkraut, Tzvetan Todorov et Richard Marienstras, le dernier relevait qu’il “faut entretenir l’effroi, parce que ce n’est que de cette façon que l’on peut, en quelque sorte, se préserver d’un effroi qui serait pire.” Les gratuits se seraient-ils soudain déclarés les véhicules d’une pensée rédemptrice, préventive et historienne, en vue d’éduquer et sensibliser les masses contre les dangers de l’inéxorable répétition de l’Histoire? Moi je vote pour le plan B, comme Banalisation de la Bêtise à tendance Belliciste.

Apologie de l’info nécrophile, éloge du glauquo-morbide, je me pose surtout la question des répercussions d’un tel gavage médiatique mortel, au sens littéral, sur nos petits esprits déjà si fatigués. J’ai comme la furieuse impression que les responsables d’édition de cette feuille de chou de journal nous prennent, mes semblables et moi, pour des gros cons. Des canards de batterie auxquels on enfile un entonnoir gros comme une maison dans le gosier. Un mixer dans lequel on balancerait tous les fruits pourris qui traînent encore au fond du frigo. Un fourre-tout sans fond, le vide intersidéral. Un clou rouillé sur lequel on s’évertue à taper. Et la désagréable sensation de me faire lobotomiser, asphyxier, écraser par une chape de merde rédactionnelle. Graphiquement parlant, il faut avouer que cette fameuse page 13 fait un carton. La vie et la mort entrelacée, une vraie représentation du cycle éternel, retravaillée façon boucher de campagne. Ou soldat d’artillerie. En haut, « un bébé naît en vol, mais l’hélico s’écrase peu après », à droite, suicide, chute, disparition et meurtres, en dessous : des nouveau-nés japonais qui pleurent dans les bras de sumotori souriants, en signe de bonne santé…. Et puis, tout en bas, gardons le moral car finalement tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, une pub où l’on apprend qu’on peut se faire un nouveau natel pour un franc seulement. Si ça c’est pas une bonne nouvelle.

Et, tel un légume avachi, tu tournes la page, t’y penses et puis t’oublies, …

Michael

6 Responses

  1. dani
    | Répondre

    Courage, il n’y en aura bientôt plus qu’un : la “merde rédactionnelle” va être divisée quantitativement en deux !

    Deux fois mois de meurtres atroces au bout du monde, d’accidents idiots ou spectaculaires, de poitrines en évidence, d’anecdotes scatologiques, de concours stupides, d’événements sans intérêt, etc.

    Mais la question est bien posée : quel est l’effet sur les cerveaux de cette accumulation de pseudo-info ?

    • Glapsou
      | Répondre

       … et personnellement, ma décision est prise depuis longtemps. La presse gratuite ne m’intéresse pas, je ne la lis donc pas. C’est mon bon droit de refuser de me laisser polluer le cerveau dès les petites heures du matin. Hourra pour Mike, et son sens critique qui oxygène les neurones, lui, par contre.

  2. graham
    | Répondre

    Le grand problème avec la presse gratuite, c’est qu’on ne peut pas se plaindre de son prix.
    Normal, c’est gratuit.
    Alors on vous montre tout et n’importe quoi, et personne ne se plaindra.
    Normal, c’est gratuit.
    Et rebelotte le lendemain.
    Normal…

    • dani
      | Répondre

      @Graham :

      Tout à fait, on ne peut pas voter avec son portemonnaie…. Boycotter cette presse n’a malheureusement que peu d’impact vu que même les enfants vont se servir dans les caissettes pour faire des bricolages (papier mâché)…

      J’ai choisi un autre mode de résistance : la critique acerbe !  😉

  3. Sophie
    | Répondre

    Pourriez-vous m’expliquer comment il se fait que vous vomissiez ainsi sur les journaux gratuits alors même que le Bondy Blog (cliquer sur les autres éditions) semble être sponsorisé par 20 minutes.fr???? 

    • michael_depasquale
      | Répondre

      Merci pour votre remarque Sophie.
      Quelques précisions: en ce qui nous concerne, l’équipe du Lausanne Bond Blog ne touche aucun salaire, indemnité, pot-de-vins, versement, sponsoring ou quelque autre appui financier que ce soit pour son travail et les textes publiés. Bénévolat à 100%, du moins jusqu’à maintenant. De ce fait, le rédacteur de ce billet, comme vous dites, n’a passé aucun accord ou contrat qui le lient avec le 20min quant au contenu rédactionnel de ses textes, comme il n’a pas non plus choisi que la bannière de ce vénérable gratuit figure sur le site web du blog.
      Ce qui signifie qu’il bénéficie de la liberté d’expression, dans les limites que se fixe l’équipe du blog et sa rédaction en chef, sur ce que bon lui semble. Bien que, je vous l’accorde, cela ait pu vous paraître paradoxal.
       

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