Surfing dinner plus fort que Tinder ? (partie 2)

La première fois que j’ai entendu parler du concept j’ai vite accroché. Il faut dire que l’idée vend du rêve. Partager un repas maison avec des inconnus : bien manger et en profiter pour rencontrer de nouvelles personnes. Voilà ce qui manquait à Lausanne ! Surfing dinner, c’est un peu comme un Tinder de la bouffe… On choisit son menu et son hôte sur catalogue, avec détail des ingrédients, géolocalisation et en prime une photo des invités. De là à dire qu’il s’agit d’un speed dating déguisé avec, en bonus, l’occasion de tester les talents culinaires des participants…

Me voilà donc un mardi soir, un verre de vin blanc à la main, en train de scroller sur mon écran. Repas tout cru : bof on a vu plus hot, lasagnes pourquoi pas : la classe à l’italienne ça ne se refuse pas, repas camerounais… Repas  « green power » : je me marre on se croirait dans le dernier blockbuster de Marvel ! Ben tiens, l’hôte est mignon et à quelques détails près, on pourrait voir Ryan Reynolds. Serait-ce un trait d’humour destiné aux fans de comics ? Parce qu’il ne faudrait pas mourir bête et parce que ce genre d’humour me parle, je décide d’en avoir le cœur net : ce sera donc un repas green power avec, je l’espère, une jolie brochette de super héros.

Les hôtes de la soirée : Cléo et Bernat.

Le jour J, il pleut. Pas juste un petit peu non… Le vrai déluge. Autant dire que je laisse vite tomber la panoplie de Supergirl pour un truc beaucoup plus consensuel. Jeans et tee-shirt ce sera, avec une tête de chaton noyé en prime. Armée de mon Iphone, je trouve sans trop de peine l’adresse indiquée. Devant l’entrée de l’immeuble, je croise une autre âme esseulée, ruisselante de pluie et l’air hésitant. Un regard, un hochement de tête. « Surfing dinner ? » C’est fou comme rester coincés comme deux cons, sous la pluie, devant une porte d’immeuble sans connaître le digicode ça crée des liens. Plus débrouille que moi, il a enregistré l’info sur son téléphone et nous voilà en train de monter les escaliers. La porte s’ouvre et une très jolie brune nous invite à entrer. Ah bah tiens, voilà Wonder Woman ! Apparemment Green Lantern n’est pas gay – pas plus qu’il n’est célibataire – et c’est son adorable copine qui nous accueille.

Première demi-heure, on fait connaissance autour de l’apéro 100% green.

On est tous réunis au salon, assis en cercle, bien disciplinés… Le moment des présentations arrive. Il y a le couple d’hôtes, mignons comme tout, la trentaine. Les autres convives sont tous venus seuls. Il y a un des barman du Great Escape, qui a l’air d’être un de leurs amis. Une allemande d’une cinquantaine d’année qui en est encore à ses débuts sur le site, et le portugais qui m’a sauvée des eaux un peu plus tôt dans la soirée. Tous ont déjà participé à des Surfing Dinner et se sont déjà croisés à l’occasion. Enfin il y a moi. Arrivée avec mon appareil photo parce que – je leur explique – j’écris une chronique pour un blog. Je me garde bien de mentionner le délire de super héros que je me suis tapé en lisant l’énoncé du repas. Ils le découvriront bien assez tôt en lisant l’article. D’ailleurs Green Power, c’est pourquoi alors ? On a décidé de faire un menu exclusivement composé d’aliments verts, m’explique Cléo. Ah ok. Ça m’apprendra à mieux lire la description du repas la prochaine fois.

Brochette tomates/mozza.

L’apéro commence autour de brochettes tomates vertes/mozza, des olives et un cocktail vert à base de spiruline (ne me demandez pas, je ne sais pas ce que c’est…). La conversation en revanche peine un peu à démarrer. L’ambiance est typique des débuts de soirées entre gens polis qui ne se connaissent pas. Chacun se tait, écoute les autres, on évite les sujets polémiques et on penche pour du consensuel. Le ton est donné : la soirée sera politiquement correcte. On parle études, boulot, voyages un peu. Ça reste très sérieux. Très Suisse aussi, ce qui pourrait prêter à sourire, sachant que la majorité des convives ne sont pas d’ici. Mais bon, c’est le début, c’est normal. Ce qui me fait souci en revanche c’est que la spiruline n’aide pas beaucoup à délier les langues. Un repas autour de la bière aurait peut-être été plus inspiré à ce niveau-là. Soudain, je me fais la réflexion que c’est probablement à ça que ressemblerait un premier rencard Tinder un dimanche après-midi autour d’un diabolo menthe. Finalement, ce site n’est peut-être pas si loin du compte…

Pimientos de Padrón.

On passe à table, l’occasion pour moi de constater qu’effectivement le thème est respecté : tout est vert ! Des serviettes en papier à la soupe froide d’épinards en passant par le tartare avocat/kiwi. Ouff… je grimace devant la soupe d’épinards, mais le reste passe. Au final, le repas se déroule sans encombre et le flan au matcha m’aura un peu réconciliée avec le green power. Sans compter que les hôtes ont eu l’excellente idée de sortir une bouteille de bière artisanale au moment du plat principal – qui n’avait certes rien de verte – mais personne n’a jugé utile de le relever.

Au menu : lentilles vertes, quinoa et tartare de poisson.

L’occasion de parler cuisine aussi, forcément. Qui est allé chez qui ? Qui a mangé quoi ? Qui a cuisiné quoi ? Je réalise à ce moment que si le concept se veut ouvert à tous et propose aux gens de rencontrer des inconnus, il a ses limites… on vient tous de la même classe sociale. La classe moyenne aisée, celle qui a fait des études sans se poser de questions, qui est partie en Erasmus à l’autre bout du monde après avoir regardé « L’Auberge Espagnole ». Je me suis convaincue que participer à ce dîner allait m’aider à me faire rencontrer de nouvelles personnes, me sortir de ma zone de confort. Il faut dire que c’est devenu une préoccupation majeure de notre génération : se sortir de son cercle social habituel, se forcer à se confronter à la diversité de la population… Qui n’a jamais écouté son pote de retour de 3 mois en Australie sac au dos s’extasier devant le nombre incroyable de rencontres qu’il a faites ? L’authenticité des relations qu’il a nouées, la richesse culturelle des locaux… Alors que dans le fond, à force de fréquenter les auberges de jeunesses, il aura surtout rencontré un nombre incroyable de jeunes étudiants aisés, comme lui. Au final, ce dîner, c’est une version trentenaire du même concept. Sauf qu’au lieu d’aller boire de la bière en Australie, je me retrouve à boire des smoothies aux épinards, quartier Grancy.

La soirée touche à sa fin. Je me décide à prendre congé et paie mon repas. Au moment de se dire au-revoir, il ne me viendrait même pas l’idée de proposer qu’on se revoie. Au final, on reste des inconnus, réunis là pour manger ensemble, un point c’est tout. Et ce n’est définitivement pas au programme de finir la soirée au Great Escape pour boire un dernier verre. En descendant les escaliers de l’immeuble, j’ai un drôle de sentiment. La soirée que je viens de passer me semble étrangement artificielle : comme si je venais d’éteindre le poste de télévision après avoir regardé « Un dîner presque parfait ». Ambiance 6, Repas 6, Décoration 7.


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