Soyons féministes, tentons l’impossible !

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Il suffit parfois d’évoquer un rendez-vous féministe pour voir valser discours acerbes et préjugés désobligeants. La pensée naïve pousse souvent à imaginer un conciliabule de soixante-huitardes farouches, pour ne pas dire frigides, à la coupe garçonne et aux pantalons trois-quarts, brûlant leurs soutiens-gorges en vociférant : « On ne naît pas femme, on le devient ! ». Mais ma soirée du 3 octobre passé, lors de la Rencontre Internationale des Féministes à Lausanne, vient démentir cette marmelade de clichés autour de ces militant-e-s pour la parité.

Ma rapidité légendaire m’ayant encore rattrapée, j’arrive à bout de souffle et avec “quelques” minutes de retard au cinéma indépendant Oblò. La projection est déjà lancée et avec une discrétion très remarquée, je tente, tant bien que mal, d’atteindre l’un des seuls sièges vacants. Au programme, des extraits de deux films de “Mujeres Creando”, un collectif anarcho-féministe bolivien. Sur l’écran apparaissent des femmes qui, par des actions directes et des théâtres de rue, dénoncent toute forme de discrimination dont sont victimes les latino-américaines. Par exemple, certaines déversent, sur une grande place de La Paz, un liquide couleur sang pour critiquer le manque de liberté d’expression et les violences policières ; d’autres occupent un tribunal de la capitale en traînant des sacs d’ordures, afin de condamner l’escroquerie des institutions financières et la corruption de la justice. Mais l’accusation principale de ces Boliviennes engagées concerne le système machiste. 

Une cagoule pour unique habillement, des hommes aux sexes peints en rouge ou bleu, sont agrippés à une statue au centre d’une esplanade. Une dame est également présente mais elle, elle est vêtue. Elle se présente comme une prostituée, puis elle commence  à mesurer leurs sexes, en dénonçant tous ces messieurs qui ont recours à ses services sexuels. Destinées à la défense des pauvres, de ces filles “fleurs du bitume” ainsi que des lesbiennes, les interventions symboliques et très marquantes de ce groupe féministe finissent souvent par l’arrivée des flics. Alors que les lumières se rallument dans la salle, j’imagine en souriant comment réagiraient les passant-e-s lausannois-es si de telles actions avaient lieu sur… la place de la Palud…

“Zizi and the pussies”

La soirée ne fait que commencer et l’ambiance prend déjà des allures de festivités. Le vin rouge coule à flot, le stock de bières peu à peu se vide, le repas asiatique remplit les panses et pour le fond sonore, le groupe (au nom très évocateur) “Zizi and the pussies” s’en charge. Accompagné de trois musiciennes, le chanteur débarque sur une scène de fortune en caleçon léopard (qui soit dit en passant s’accorde parfaitement avec le long manteau taches félines de la guitariste en micro-short argent). En guise d’interludes, il lit, avec un anglais bien francisé, les commandements de “la parfaite femme au foyer”. Les oreilles se réjouissent, leur musique et leur second degré faisant bon ménage. Je vous accorde le fait que le cinéma Oblò n’est pas l’Olympia, mais toujours est-il qu’il y avait foule à cette soirée. De la jeunesse surtout, la moyenne d’âge devant se situer entre 25 et 30 ans. C’est dans un brouhaha général, qu’on refait le monde ou tout simplement qu’on boit des verres en causant de cette première journée de rencontre entre féministes. Car si mon immersion dans cet univers militant n’a commencé qu’à l’heure de la représentation cinématographique, des ateliers thématiques de discussions et d’échanges ont débuté dès le matin. (Je participe donc à la partie “fiesta” et non à celle “débats super sérieux sur le genre et les sexualités” qui l’a précédée). Le climat convivial de la soirée me permet de rentrer facilement en contact avec ces chercheuses et chercheurs venu-e-s de Suisse, de Belgique et de France. Je m’en réjouis.

Féministes au pluriel

Entre deux gorgées de vin, j’interroge deux féministes parisiennes bien dynamiques, qui se sont senties concernées très tôt par ces luttes contre le sexisme et l’hétéronormativité. Çingu, 27 ans, venue de Turquie pour étudier en France il y a cinq ans, raconte que, dès son adolescence, elle fut sensible à la question d’égalité hommes-femmes. A son arrivée à Strasbourg, puis à Paris, elle a intégré des associations féministes présentes au sein des universités. Si elle admet volontiers que le combat des suffragettes ou encore les luttes féministes des années 70 ont permis un certain avancement, elle affirme qu’il reste, aujourd’hui encore, de grands pas à faire dans diverses sphères de la société pour marcher vers l’égalité. Quant à Anne-Claire, 29 ans, c’est sur les bancs d’école du CP que ses idées féministes ont germé. Alors que la maîtresse de français lui expliquait les règles des accords, elle trouvait injuste que si une pièce regroupe cent femmes et un homme, il faille dire “ils” et non pas “elles”. Actuellement, cette jeune femme travaille sur le stigmate et  le discrédit accordé aux féministes. Si ces dernières ne sont pas toujours reconnues et souvent critiquées, c’est bien, selon Anne-Claire, parce que l’inconscient collectif attribue aux femmes l’image de personnes devant obéir plutôt que réagir et militer.

A ce stade de votre lecture la curiosité vous ronge et je devine votre question, à savoir : y avait-il des hommes à cette soirée féministe? Figurez-vous que oui, et pas qu’un seul. N’allez pas croire qu’ils étaient là pour draguer ou qu’ils étaient venus par erreur, en suivant leurs copines (ou leurs copains). La plupart sont des militants de gauche qui ont été sensibilisés aux questions de genre. L’un d’eux, Simone, tessinois et assistant en sciences politiques à l’Université de Lausanne, a effectué son mémoire de Licence sur les rapports de genre dans le militantisme. C’est à cette occasion qu’il a découvert les mécanismes sexistes et est devenu féministe. Et oui, avoir un pénis et se dire féministe n’est pas incompatible ! D’ailleurs, comme le note Simone, des occidentaux sont bien sensibles aux luttes anti-racistes et des personnes issues de pays au système capitaliste leur étant favorable œuvrent parfois dans une perspective anticapitaliste!  Pour ce féministe, ces types de rencontres sont “des lieux de communication, entre personnes gagnées par la cause, qui permettent d’échanger des expériences différentes, et non pas à se convaincre mutuellement.”

Certes, ce genre de rendez-vous est utile et sûrement nécessaire pour lutter contre le système patriarcal. On connaît l’adage : “l’utopie d’hier est la vérité de demain.” Cependant, en n’émergeant quasi-uniquement dans les cadres institutionnalisés et dans les organisations féministes, ce militantisme n’est-il pas insuffisant? Ne faudrait-il pas dépasser ces clans académiques et associatifs pour qu’enfin il y ait plus de féministes et moins…de flemministes ?

En rentrant chez moi ce soir-là, ou plutôt ce matin-là, j’ai croisé quelques types qui m’ont sifflée à l’autre bout de la rue. En guise de réponse, une phrase paternelle que je sors dans ce genre de circonstances : “Sifflez votre chien, le mien est rentré !” Leur réplique fut: “Sale pute !” Ouais, je vous le dis les féministes ont de beaux (?) jours devant elles (et eux, n’est-ce pas Simone ?) et encore beaucoup de boulot…ailleurs qu’aux fourneaux, entendons-nous !

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Florence

  1. mina
    | Répondre

    Je découvre cet article avec retard.
    Je tiens à vous dire MERCi car il est porteur d’espérance.
    Cela fait plaisir de voir que, même à Lausanne, il existe des rencontres féministes et que la gent masculine semble y participer.
    Par ailleurs, vous avez raison lorsque vous affirmez qu’il y a encore du “boulot”. Effectivement si on jette un bref regard sur la vie quotidienne,on peut constater que le machisme est bien vivant. Et si on considère les dernières éections communales en Valais, on peut s’interroger sur le nombre de femmes valaisannes compétentes  “éliminées”au profit des phallocrates ….

    De toute évidence, LA PARITE n’est pas encore pour demain.
    Donc, il va falloir continuer de “tenter l’impossible”.
    Courage!

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