Rentrée de la Grange de Dorigny : Histoire d’un début et d’une fin

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Le jeudi 22 octobre la Grange de Dorigny rouvrait ses portes pour sa rentrée théâtrale avec la première de la pièce Le Voyage d’Alice en Suisse : Scène de la vie de l’euthanasiste Gustav Strom de Lukas Bärfuss, mise en scène par Gian Manuel Rau. La pièce présente l’histoire d’Alice, une jeune femme atteinte d’une maladie incurable, qui se rend en Suisse dans le cabinet du Dr Strom dans le but d’y être euthanasiée. Touchée par ce sujet de société qu’est le suicide assisté, et intriguée par la mise en scène d’un tel tabou, j’ai accepté avec plaisir l’invitation de la Grange de Dorigny.

Le sujet dont s’empare Lukas Bärfuss pour écrire sa pièce Le Voyage d’Alice en Suisse est controversé. En effet, l’assistance au suicide a été dépénalisée en Suisse en 2001 et bien que la pratique soit réglementée et que le patient ne soit admissible que sous certaines conditions, elle continue à défrayer la chronique et à soulever de nombreux questionnements. Le rôle du médecin en tant que soignant et sauveur devient problématique lorsque c’est lui qui assiste la mort du patient, et la validité des motivations de ceux qui ont recours au suicide assisté peut être difficile à juger. En août dernier le suicide assisté en Suisse d’une infirmière britannique ne souffrant d’aucune maladie mais refusant de subir une vieillesse qu’elle jugeait horrible remettait en cause le profil de patient accepté.

En allant à la Grange de Dorigny j’étais donc curieuse de voir comment la problématique du droit de mourir était abordée dans Le Voyage d’Alice en Suisse, tout en redoutant d’être confrontée à un discours sur la mort durant une heure et cinquante minutes. Je me suis rendue compte que je me trompais dès la scène d’exposition. La pièce commence dans l’obscurité. Une voix d’homme fend le silence, c’est celle du Dr Strom qui est en charge des opérations. Il s’adresse à une personne plongée dans l’ombre. Puis, doucement, un spot au centre de la scène s’allume et projette sa lumière sur une femme dont on ne peut pas percevoir le visage car il est caché sous une cascade de cheveux. Le Dr Strom lui explique la marche à suivre pour préparer au mieux son suicide assisté, la prévenant que son cabinet de Zurich n’a rien de charmant et qu’elle pourrait être déçue par un lieu si banal. Le ton teinté d’humour et la lumière du spot sur le personnage d’Alice me font comprendre qu’il s’agit d’une œuvre qui oscille entre ombre et lumière, humour et pesanteur. Car Le Voyage d’Alice en Suisse traite finalement plus de la vie que de la mort. La pièce est composée de plusieurs tableaux dans lesquels évoluent les six personnages ; Alice (Monica Budde) qui veut mourir, le Dr Strom (Attilio Sandra Palese) qui l’aidera dans son suicide, la mère d’Alice (Jane Friedrich) qui ne peut comprendre le choix de sa fille, l’assistante du docteur (Marie Ruchat) qui peine à garder une certaine distance, John (Alex Freeman) le patient qui repousse sans cesse son suicide et Walter (Edmond Vuilloud) le propriétaire de l’immeuble haut en couleur.

Alice et sa mère Lotte. Photographie de Mario Del Curto

La pièce aborde donc le sujet du droit de mourir d’une manière remarquablement humaine grâce à 23 tableaux qui reflètent des moments de vie des personnages. Ces derniers se retrouvent confrontés de manière directe ou indirecte à la mort et chacun réagit de manière différente. C’est les regards subjectifs qu’ils portent sur l’assistance au suicide qui donnent matière à penser au spectateur tout en évitant de faire de la pièce une œuvre moralisatrice. Les questionnements et doutes des personnages éveillent alors ceux des spectateurs. « La société commence à comprendre. Je me sens désormais porté par l’assentiment de la majorité, et je ne me plains pas si l’ovation manque, l’approbation me suffit. (…) » déclare le Dr Strom à la fin du Voyage d’Alice en Suisse, marquant ainsi l’évolution des mentalités sur une pratique qui reste problématique.

Eva, l'assistante du Dr Strom. Photographie de Mario Del Curto
Eva, l’assistante du Dr Strom. Photographie de Mario Del Curto

Une fois la pièce terminée, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est ironique de commencer la saison théâtrale avec l’histoire de la fin d’une vie. Cependant, bien que la thématique abordée soit problématique, Le Voyage d’Alice en Suisse l’aborde de façon sensible et intelligente. La pièce n’apporte pas de réponse à la question du suicide assisté ce qui permet au spectateur de développer sa propre réflexion sur la question. J’ai personnellement été touchée par cette approche et par les personnages attachants et singuliers dont on perçoit des fragments de vie à travers les vingt-trois tableaux de la pièce. Le Voyage d’Alice en Suisse est donc une pièce qui mérite d’être vue, autant pour l’importance du suicide assisté dans la société suisse que pour l’interprétation proposée.

Le Voyage d’Alice en Suisse est encore programmé aux dates suivantes :

  • Du 29 au 31 octobre

Le programme et les informations concernant la Grange de Dorigny peuvent être trouvés ici

 

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