Quand le graffiti et l’archéologie ne forment plus qu’un!

Posté dans : Société | 4
Depuis le mois de juin jusqu'au 26 octobre, l’exposition « Les murs murmurent » présente une série de graffiti gallo-romains qui nous en apprennent un peu plus sur le quotidien de cette civilisation. Le graffiti Lausannois, lui, s’expose sur les façades de la ville. Mais se retrouvera-t-il un jour dans un musée en tant que témoin de notre quotidien ? Entretien croisé entre le Directeur du musée romain et un graffeur Lausannois.

Mercredi 9h du matin, j’arrive au musée romain de Vidy. Laurent Flutsch, directeur du musée, m’accueille.  «On est à peine en train d’allumer les couloirs du musée !», me dit-il. Café à l’appui on discute, on se présente. Qu’est-ce que l’exposition «Les murs murmurent »? On va la visiter?

On pénètre ensemble dans les couloirs sombres de l’expo. J’éclaire à ma guise les fragments de murs accrochés aux parois et Flutsch me les commente sur un fond sonore de murmures en latin préenregistrés. Affirmation de soi, illustrations d’exploits sportifs, liste de commission, représentations phalliques. En fait, ces Romains, ils sont comme nous! Quand on imagine l’époque romaine on pense aux conquêtes, à Jules-César, à des gars en toge qui ont des conversations très philosophiques, ou encore à Astérix et Obélix! Mais en tout cas pas à ce graffeur qui a un jour immortalisé son envie de se faire lécher par Tibère… (« TIBER LINGE ME », qui signifie « Tibère, lèche-moi! »)

L’exposition nous montre un autre aspect de cette population que l’on connaît principalement à travers ce qu’on a appris à l’école. «Les graffitis illustrent l’infinité des petites histoires en marge de la grande», précise Laurent Flutsch dans le préambule du catalogue. Petites histoires qui sont d’ailleurs toutes aussi instructives! Les auteurs de ces graffs gallo-romains sont Monsieur et Madame tout le monde. Du coup, on en apprend beaucoup sur leur façon de vivre, et d’une manière plus représentative. On peut maintenant se demander si, tout comme ces Romains qui ne se doutaient pas de la portée de leur geste, les graffeurs actuels sont inconsciemment en train de laisser des informations précieuses sur notre société aux archéologues du futur?

Pour en savoir plus, le lendemain je retrouve Jean-Pierre*, un graffeur lausannois, au parc de Montbenon. On entame une discussion sur le graffiti lausannois et gallo-romain qui durera plus d’une heure. Loin des clichés du directeur de musée étriqué et du graffeur “vandale” que tout sépare, mes deux interlocuteurs s’accordent sur bien des points. Pour eux, graffiti antiques ou actuels, les intentions sont les mêmes. C’est un acte humain, personnel et instantané. De la liberté d’expression dont l’interdiction serait inutile. Et pourtant! La principale différence entre les deux se situe précisément à ce niveau-là. Flutsch suppose qu’à l’époque romaine, écrire ou dessiner sur les murs n’était pas ou peu réprimandé. Chacun pouvait prendre le temps de laisser sa trace, d’écrire sa liste de commission ou de faire ses comptes sur n’importe quelle façade. « Actuellement c’est devenu une action plus rebelle, effectuée par une certaine partie de la population », note-t-il. 

C’est son interdiction et la connotation négative qui s’ensuit qui ont rendu l’acte rebelle et son appréciation controversée. Un bon nombre de personnes hésite encore entre art urbain et vandalisme. Apparemment, leur jugement dépend grandement du cadre donné. «Quand tu peins dans la rue, tu te retrouves souvent confronté à discuter avec les gens qui passent. Il y a des gens qui s’en foutent que t’aies une autorisation ou pas. Mais c’est vrai qu’en Suisse on te demande souvent ; vous avez le droit de peindre ici? Si t’as le droit c’est joli, si t’as pas le droit c’est moche.» Jean-Pierre ajoute qu’à Lausanne, il y a des gens de tous les milieux qui graffent, « pas que des petits jeunes à casquette! » Mais quel que soit leur milieu ou ce qu’ils expriment, une grande partie de la population les réduit au caractère illicite de leur activité

Notre graffeur m’apprend qu’au niveau de la ville ou des particuliers, beaucoup d’espaces sont mis à disposition pour faire des graffs. A Lausanne, pas de quoi se plaindre selon lui. Le problème est que les graffeurs sont encore très mal payés par rapport au travail qu’ils fournissent. Sans compter qu’un espace quel qu’il soit ne laisse pas la même liberté du moment qu’il est contrôlé. L’interdiction du graffiti, du tag, ainsi que le filtrage de ce qui se fait au niveau légal enlèveraient-ils cette spontanéité informelle qui fait le bonheur des archéologues ?

«Dans les chiottes publiques t’as des murs qui sont blindés d’écritures! Des poèmes à la con, des dessins pornos, des anecdotes sur la dernière soirée. Ca tu peux te le permettre parce que dans cet endroit personne va venir te faire chier. Sur les murs d’une ville ce serait pareil si c’était pas réprimé, mais ici c’est le cas. C’est pour ça que c’est aussi peu varié», conclut Jean-Pierre. Vous avez donc compris. N’hésitez pas à profiter de ces moments d’intimité en lieu public pour agripper vos stylos et vous lâcher. Dans quelques siècles, ce sont peut-être les murs des toilettes qui constitueront les vestiges les plus révélateurs de notre époque.  Qui sait! Sinon, Laurent Flutsch n’est pas contre l’idée que les murs de sa maison soient recouverts de graffiti. C’est quoi l’adresse déjà?

* Prénom fictif 

 

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Cristina

4 Responses

  1. shaka
    | Répondre

    bon article. intéressant de croiser les opinions de ces 2 personnages ! bravo !

  2. mika
    | Répondre

    J’aime bien la figure de style lyrique de Jean-Pierre:”Dans les chiottes publiques t’as des murs qui sont blindés d’écritures” puis “Ca tu peux tu le permettre parce que dans cet endroit personne va venir te faire chier.”

  3. fleks
    | Répondre

    Dans l ideal du graffeur, le graff est un plaisir assez egoiste: on peint ce que l on veut, meme si dans certain cas, il faut que le projet du graffeur soit valide par les autorites.
    D ailleurs, un graffeur peint-il pour “vendre” sa peinture ou simplement pour s exprimer artistiquement? Le graffiti ne s est il pas developpe comme un contre-courant a la culture dominante?

    Dire que les graffeurs sont mal payes par rapport au travail qu ils fournissent est peut etre un peu exagere. J entends par cela qu il est difficile de decider d une juste remuneration pour une oeuvre artistique en general, a plus forte raison pour un graffiti. Je ne parle ici, evidemment, que des graffs commandes, car il est clair qu il n y a pas de raison de remunerer un acte qui sert prioritairement des motifs egoistes de satisfaction personnelle de sa liberte d expression. Meme s il n est pas exclu que le graff plaise a des passants, il risque evidemment de deplaire a d autres.

    On sait que le marche de l art n est pour le moment pas concentre sur le graff et donc qu en soi, rares sont les graffeurs qui exposent en musee et vendent des toiles a foison(et est-ce bien un but en soi pour une discipline issue d un contre-courant). Les projets sur mur sont donc en general commandes par les municipalites. Il est clair que les moyens de ces dernieres sont limites, et que le budget culturel pour les oeuvres sous forme de graffiti n est probablement pas le plus important.
    Ce a quoi je veux en venir, en fin de compte, c est que le graff ne paie peut-etre pas, mais historiquement cela n a jamais ete son but.
    Dans le futur, il est possible que cet discipline fasse un “cross-over” et fasse partie du marche de l art a part entiere, mais actuellement, il est encore logique que la remuneration pour ce type d oeuvre ne soit pas une finalite au vu de la demande.

    P.S: desole pour le manque de lisibilite a cause des accents et apostrophes, probleme de clavier US.

  4. Jerem
    | Répondre

    A propos de tags aux waters, il y a quelques belles perles dans ceux de la “Banane” à Dorigny…
    Quant aux espaces libres, certes il y en a pas mal, mais ça reste assez frustrant de peindre pendant tout un après-midi et de voir son oeuvre repassé même pas dix jours après… Sans parler de certains “crew” qui pensent que certains murs leurs appartiennent…

    Yo : everybody

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