Quand la musique est bonne

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Alors que la ville se remet de ses élections, non loin du Château où siègent les édiles, il y a une ruelle qui abrite l'un des bars les plus célèbres du canton, le Lapin Vert. En retrait du centre-ville, le LBB vous propose une rencontre avec Olivier Hagmann, le maître des lieux.

Vendredi soir 22h00. Je retrouve Olivier dans son « bureau », une pièce à l’étage aménagée avec ce qu’il faut pour passer un bon moment : des canapés, une table de poker, une baignoire, des verres, de l’alcool, le tout avec en fond sonore la musique du rez-de-chaussée qui traverse le plancher.

Pour commencer, et par une heureuse coïncidence que certains pourraient définir comme prophétique, Olivier Hagmann vient au monde en même temps que démarre la première fabrication industrielle de guitare électrique, la Fender Broadcaster. Après une école de commerce, il termine l’Ecole Hôtelière de Lausanne à l’avenue de Cour, juste avant que cette dernière ne déménage dans les hauts de la ville. Suivent quelques expériences dans l’hôtellerie outre-Sarine et un voyage dans le vaste monde avec escales aux Etats-Unis, Canada, Mexique.

La biographie passée, mon hôte me sert un troisième verre pour m’encourager à attaquer mon petit questionnaire sur ce bar qui vient de fêter ses 28 ans. Comme je n’y viens que depuis 22 ans, je suis curieux de savoir ce qui s’est passé entre 1983 et 1989.

« Au départ il y avait une épicerie puis, dans les années 50, il y a eu l’apparition du Lapin Vert sous sa première forme, un bar-restaurant. A la fin des années 70, je suis rentré de voyage et le propriétaire du XIIIème siècle cherchait un gérant pour son établissement. J’ai accepté le job en pensant ne rester qu’une année avant de retourner dans l’hôtellerie, mais finalement, je ne suis jamais reparti de ce quartier. Après cinq ans de nocturnes au XIIIème siècle, l’opportunité de reprendre le Lapin Vert s’est présentée. L’idée était d’utiliser sa position stratégiquement proche pour absorber le « trop-plein » de clientèle du XIII qui était bien plus petit qu’actuellement ». 

Succès immédiat. Le bar-rock prend ses marques et s’installe dans la capitale olympique. La légende est connue depuis, l’histoire raconte comment les notables de l’époque qui venaient manger au restaurant, côtoyaient la jeunesse lausannoise qui sortait à peine du punk ; la raie de côté contre la crête à l’iroquoise.

Après quelques années de cohabitation, la décision est prise d’abandonner la partie restauration afin de se concentrer sur la musique, changement qui allait sceller les bases de l’actuel Lapin Vert : du rock, de la guitare et de la bière.

Quand je lui demande le secret de cette longévité, encore que tout le monde sache aujourd’hui que le rock conserve, la réponse est plutôt surprenante.

« Je ne sais pas. Il n’y avait pas de plan. Cela vient peut-être du fait que l’endroit ne change pas, ce qui ne veut pas dire qu’il est figé mais les évolutions se sont faites par touches, par de petites améliorations mais sans jamais tout remettre en question ».

Expérience faite, c’est exact. Depuis que je viens ici l’endroit est identique, comme la clientèle qui reste toujours d’une jeunesse insolente, ce qui me donne l’impression de vieillir bien trop vite. Je lui rappelle au passage que c’est aussi et surtout à cause de lui que les gens reviennent. Il admet du bout des lèvres que c’est peut-être une des raisons.

Puis, la discussion prend une direction musicale inévitable puisque c’est l’essence même de cet endroit. Et à Olivier de me raconter comment il aimait jouer avec son « public » et la musique, tantôt en les provoquant avec d’obscurs morceaux, tantôt en faisant basculer l’entier de l’assistance avec un titre incontournable ou mettre le Bronx avec un bon vieux Gérard Lenormand. Ces souvenirs mettent en évidence l’importance d’une vie en musique, comme le souvenir de ce concert de Jacques Brel au Palais de Beaulieu ou encore celui de Led Zeppelin à Cologne, par hasard, à la faveur de vacances dans la région.

Au verre suivant, je lui demande une anecdote amusante : il y en a eu plusieurs, j’ai retenu celle de cet homme d’affaires qui voulait lui acheter son concept pour créer un autre Lapin Vert dans la Capitale des Tsars ; il fallait juste quitter Lausanne pour aller passer la même musique à Saint-Pétersbourg.

Sans transition, je lui demande ce qui a changé en 28 ans.

« Toute la ville. Il faut bien imaginer que dans les années 80, il y avait beaucoup moins d’établissements. La clause du besoin limitait la concurrence et le Flon n’était qu’une succession d’entrepôts en friche et sans vie. Aujourd’hui, c’est plus difficile, l’offre est pléthorique, les gens sortent moins ou alors différemment et ce constat est valable pour tous, mes confrères/concurrents tiennent le même discours ».

Après ce constat, nous descendons rejoindre la clientèle et boire un dernier pour la route en faisant le tour du propriétaire et je peux constater que même si Olivier est moins présent derrière le bar depuis quelques mois, sa popularité est intacte. Impossible d’avancer sans s’arrêter pour saluer quelqu’un ou embrasser untel, en ramassant au passage quelques verres qui trainent. Et puis passage par le plus beau fumoir de la ville, 60m² de confort, comme avant l’application de cette récente loi supposée nous sauver la vie malgré nous. Et le dernier point qui fait la réputation du Lapin Vert, ses serveuses. Toujours de jeunes étudiantes. Je demande combien depuis l’ouverture, le chiffre est dit : 348.

La dernière question, je la pose accoudé au bar en hurlant pour couvrir la musique : « si tu n’avais pas fait ta vie avec ce bar, tu aurais fait quoi ? » C’est en souriant qu’il me répond « j’en ai aucune idée mais ce que je sais, c’est qu’il y aurait eu de la musique ».

 

 

Crédit image www.routard.com

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serge

3 Responses

  1. Bob
    | Répondre

    “Alors que la ville se remet de ses élections, non loin du Château où siègent les édiles”

    Si jamais, les autorités lausannoises sont à la Palud. Au Château ce sont les autorités vaudoises. C’est pas très grave en soi comme erreur, mais ça dépend de qui la fait. Par exemple pour un blog qui prétend faire de l’actualité décalée de Lausanne, ça le fait moyen. A moins que ce soit ça le ‘décalé’ ?

    Sérieusement, en tant que blog, vous faites quoi, vous êtes qui, vous voulez dire quoi ? Vous êtes rarement dans l’actualité (et c’est dommage parce que récemment on avait de beaux candidats à la municipalité…) et le décalage a plutôt souvent l’air d’un accident. Par exemple cet article avec un certain ton académique, ça semble décalé pour votre blog, ça fait un peu donneur de leçon, c’est ça l’effet recherché ?

    Personne n’est jamais dans le sujet qui fâche, mais on reste dans le consensus confortable : par exemple, cet article est consensuel, pas parce que toute la ville pense comme son auteur, mais parce que c’est le cas de tout le lectorat du blog. On est content, on est tous d’accord, c’est nul d’avoir peur des grands noirs, l’UDC c’est mal et populiste, c’est bien d’aimer le Romandie, le Lapin Vert, d’avoir un iPhone, etc.

    Ceci n’est nullement une critique du présent article, ma foi sympathique, mais plutôt un cri d’ennui. Je n’appelle pas non plus à ce que vous fassiez dans la polémique populiste, mais juste à ce que des fois, quand on lit vos articles, on ait envie d’en dire quelque chose, qu’on est d’accord ou pas, que c’est injuste, que c’est beau, que c’est con, que ce serait mieux en bleu ou sans les germanophones…

    • cristina_sanchez
      | Répondre

      Bonjour Bob,

      Tout d’abord merci de nous lire et de votre réaction, il s’agit d’une plateforme interactive et nous sommes toujours avides de commentaires!

      Pour répondre à votre question, le Lausanne Bondy Blog est une association à but non lucratif dont l’objectif est d’alimenter un média citoyen, au contenu concernant Lausanne et sa région. Plus qu’une recherche d’actualité exclusive, il s’agit surtout de proposer une information locale et différente, en accordant parfois plus de place à des personnes, des inspirations, des lieux ou des événements que les médias traditionnels.

      En plus de deux ans – bien que nous ne puissions malheureusement être sur tous les fronts – nombreux sont les sujets à avoir été traités, certains plus polémiques et d’autres certainement plus consensuels, selon la liberté des auteurs, l’interprétation des lecteurs et l’air du temps. D’ailleurs, le blog est actuellement en quête de nouveaux collaborateurs motivés à intégrer l’équipe pour nous proposer leur vision de la ville. Seriez-vous intéressé? Ce serait avec plaisir que nous accueillerions vos idées! D’autres sont tentés?

      N’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante: bondybloglausanne@gmail.com

      Cristina
      Rédactrice en chef 

      • fleks
        | Répondre

        Je rebondis vu qu’il y a eu une brève évocation des élections communales.

        Je crois qu’il est absolument nécessaire d’avoir une interview, si possible fleuve, de Ted Robert. 

        Comment ça on peut toucher à la fois les thèmes de l’immigration, du racisme et de l’humour (involontaire ou pas).

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