Plaisir coupable

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Capsule : nf - Petit récipient semi-sphérique utilisé pour peser, fondre, incinérer certaines matières ou évaporer certains liquides.

Tel un prêtre Irlandais se rendant au poste de police le plus proche, c’est très solennellement que je me suis rendu dans une sorte d’église moderne. Ou plutôt un temple, protestantisme oblige. Un temple non pas dédié au Très Haut mais à la gloire d’une capsule en aluminium vendue à prix d’or. Ce mystérieux produit est incarné, sur la Terre comme au Ciel (sauf les États-Unis), par les yeux de cocker liftés du plus célèbre pédiatre de l’histoire de la télévision.

La boisson psycho active, sanctifiée comme les Tables de la Loi dans ce lieu de recueillement, est une des plus grandes réussites économiques suisses, au même titre que les bonbons Ricola, les sacs Freitag, la pâte à tartiner Cenovis ou les fonds en déshérences. Rien de surprenant donc que ce sanctuaire soit édifié sur la Place Saint-François, deuxième endroit le plus chère dans le Monopoly Suisse.

Et puisque la mode actuelle est au bling-bling décomplexé, il fallait bien un des meilleurs emplacements au cœur du chef-lieu (la cathédrale n’étant pas encore à vendre) pour y implanter une boutique et son « espace de dégustation » aux dimensions pharaoniques, asseyant ainsi la puissance et louant la gloire de la plus grande société agroalimentaire au monde.

Cet écrin, condensé des tendances déco du moment, applique tous les codes du luxe : l’espace est calme, les hôtesses élégantes,  le parquet massif, les tables en bois sombre, les fauteuils en cuir et  avec, en prime, un prolongement de la terrasse aménagée qui plonge sur la place Centrale.

Cette ambiance de nouvel Eden en carton est conçue uniquement pour vous faire oublier que vous êtes dans un point de vente de café. Il doit vous transporter dans un monde magique, une sorte d’alcôve hors du temps, un endroit qui cultive un certain art de vivre. Une chaude et douce volupté que l’on ne rencontre plus guère que dans les « Coups de Cœur » d’Alain Morisod ou alors, pour les plus pervers, en remplissant sa déclaration d’impôts.

Je dégustais le « cru » du mois (Tanzarú) absorbé par ces pensées en observant l’assistance quand a surgi, comme une évidence, la question suivante : est-ce bien raisonnable de déployer une telle débauche d’énergie et de moyen pour du grain torréfié, fut-il si bien encapsulé ?

La réponse est oui, assurément. Sinon je vous laisse imaginer l’horreur, que faire en journée de cette jeunesse dorée et insouciante, descendante de la vieille bourgeoisie lausannoise, et autres momies fortunées en fin de règne qui ont trouvé en ce lieu l’endroit pour se retrouver entre gens de bonne compagnie. Cette clientèle a elle aussi le droit à la dignité, loin de la plèbe écolo-communiste voire pire, des jeunes sortis de l’école publique.

Et quoi de plus naturel que de vendre du café comme si il s’agissait de grands crus prestigieux servis sur des plateaux en argent par des serveurs maniérés et serviles. Par contre, pour goûter du bout des lèvres ce bonheur « swissmade » en capsule dans sa Terre Sainte, comptez quand même plus de CHF 5.- pour un espresso, verre d’eau compris.

Mais trêve de mauvais esprit car, d’un point de vue purement gustatif, je dois admettre que, comme Grand-Mère en son temps, ils savent faire un bon café. Alors est-ce vraiment un problème si le prix au kilo frise les CHF 80.- et que les capsules en question ne soient pas encore biodégradables ? Les derniers résultats de l’entreprise tendraient à prouver que ces « détails » ne mettent pas en péril l’exercice, au grand dam de ce vieux gringo de Max Havelaar.

Moi-même j’ai longtemps été un défenseur du petit noir serré ET équitable. Et puis, l’âge aidant, les grandes causes laissent leurs places à des angoisses plus terre-à-terre, les combats deviennent plus fatiguants, moins urgents aussi et on s’habitue facilement au confort. Voilà comment sans m’en rendre compte, il y a de ça quelques mois, j’ai succombé aux charmes de George et de sa petite machine qui a investi ma cuisine.

Je regrette simplement qu’il n’effectue pas lui-même la livraison mais je me console en étant membre de ce club très select de seulement 7 millions d’adhérents. Chaque mois je reçois des promotions exclusives et personnalisées et chaque fois que je passe commande, je me prends à rêver de voyages exotiques dans la pampa sud-américaine, mon fouet de saucisse aux choux en bandoulière tel un Indiana Jones Vaudois découvrant les mystères des terres lointaines.

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serge

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