Pêcheurs, convertissez-vous ! Expo à l’espace Arlaud

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Jusqu’à ce dimanche 18 novembre y compris, l’Espace Arlaud propose une passionnante exposition sur l’histoire des missionnaires vaudois en Afrique. Je suis allé y faire un tour et vous livre mon compte-rendu.

C’est en feuilletant la feuille des avis officiels au travail que je suis tombé sur un article présentant l’exposition temporaire Derrières les cases de la mission, à propos des missionnaires vaudois en Afrique de 1870 aux années 1960. Immédiatement très intéressé, j’ai éprouvé un peu de dépit en constatant qu’il ne restait qu’à peine 10 jours pour faire cette visite. “Tant pis !”, me suis-je dit. “De même qu’il n’est jamais trop tard pour se repentir de ses péchés et livrer son âme à Dieu, de même ferai-je tout de même un peu de bien en motivant mes concitoyens à se précipiter à l’Espace Arlaud avant la fin des temps.”

 

L’Espace Arlaud se trouve à la Riponne, juste derrière l’entrée du métro.

Biberonné avec les évangiles

Mon vif intérêt pour cette expo s’explique par mon parcours de vie. Je suis en effet né dans un milieu évangélique très conservateur, avec chignons et robes de rigueur pour ces dames. Il me fallait apprendre des versets par coeur pour l’école du dimanche et mettre un petit sou dans une crousille fascinante pour un enfant : un petit nègre avec un mécanisme le faisant se balancer pour chaque pièce introduite, en guise de remerciements. Que Dieu en soit loué, la communauté qui m’a vu grandir a depuis quelque peu évolué, et petit nègre et règles vestimentaires strictes ont depuis disparu. Alléluia !

Tel n’est toutefois pas le cas, croyez-moi, des multiples traumatismes liés à une telle enfance. Aussi, bien que de nouveau croyant aujourd’hui (après avoir eu mes périodes d’agnosticisme voire d’athéisme), suis-je encore très vite à fleur de peau si je croise tel ou tel chrétien à sensibilité évangélique. C’est un coup à me faire monter les tours encore bien davantage qu’une confrontation avec l’athée le plus convaincu.

Le nerf de la guerre : l’argent

Plus moyen de tomber sur pareille affiche de nos jours (cliquer sur l'image affiche en grand).
Plus moyen de tomber sur pareille affiche de nos jours (cliquer sur l’image affiche en grand).

Convaincus qu’on a raison et que l’autre a tord, soyons honnêtes, nous le sommes tous sur un grand nombre de sujets. Dès lors, faut-il jetter la pierre à nos aïeux missionnaires ? Certains de faire le bien, voire poussés par l’impression d’être conduits par le Saint-Esprit, ils n’ont logiquement pas ménagé leurs efforts pour annoncer la Bonne Nouvelle. Mais cela avait bien sûr un coût. Celui-ci était non seulement financé par la générosité des fidèles, mais aussi par la vente d’objets confectionnés dans les centres missionnaires. Ainsi, la première pièce de l’expo en montre, très joliment disposés, toute une collection  : bâtons sculptés, paniers,… Dans une autre pièce, l’on apprend que la grande spécialité dans ces confections était le paillasson.

La grande spécialité des centres missionnaires en Afrique de l’époque : le paillasson.

Photos et projections lumineuses

Des photos sont présentes un peu partout dans l’exposition, mais certains présentoirs et pièces y sont spécialement dédiés. Car les photos jouaient un rôle important tant ici en Suisse que là-bas en Afrique. Ici, il s’agissait de montrer, d’une part, l’Africain primitif en grand besoin de progrès scientifique et spirituel, et, d’autre part, l’Africain civilisé avec succès, afin que les piécettes continuent de pleuvoir dans les crousilles de l’église libre (principale instigatrice des missions évoquées). En Afrique, il s’agissait d’impressionner les autochtones avec des projections de diapos, en leur montrant des scènes chrétiennes ou des aboutissements technologiques européens notamment.

Je ne suis moi-même pas un pro de la photo, mais celles-ci ont toutes un détail en commun qui m'a bien fait rire. Saurez-vous le trouver ?
Je ne suis moi-même pas un pro de la photo, mais celles-ci ont toutes un détail en commun qui m’a bien fait rire. Saurez-vous le trouver ?

Parmis les BA des missionnaires : quelques progrès dans des domaines scientifiques

Outre la documentation photographique que nous venons de mentionner, certains missionnaires ont été fascinés par la faune et la flore locales, preuves supplémentaires pour eux du génie créateur divin, et ils ont documenté, classifié tout cela, avec notamment la récolte de spécimens. Certains, comme Henri Alexandre Junod, ont également ébauché quelques études ethnographiques qui ont posé des jalons dans la progression de la connaissance dans ce domaine. Aussi pouvons-nous quand même estimer que non, toute l’action blanche en Afrique à l’époque n’est pas à jeter intégralement aux orties.

Magnifiques spécimens de papillons récoltés par des missionnaires.

Les soins : un effort stratégique pour les missionnaires

Pour finir, un mot sur la médecine. C’est là bien sûr un domaine où il y a eu une confrontation particulièrement vive entre le point de vue occidental et le point de vue africain. Sorciers et amulettes n’étaient pas bien vus par les missionnaires, puisqu’il y a dans ces traditions-là un aspect spirituel en décalage avec le système de pensées chrétien. On peut dès lors comprendre que les missionnaires ont mis un accent particulier sur l’assistance médicale, afin de réduire les superstitions des populations et les mener vers d’autres valeurs.

Les gris-gris et autres amulettes : une concurrence malvenue pour les missionnaires.

Une touche de provocation façon Lucien

Vous l’aurez compris, j’ai globalement adoré l’expo, objet de cet article. Je conclus pourtant avec une petite pique. De manière générale, comme vous vous en doutez, Derrière les cases de la mission décrit l’action des missionnaires avec beaucoup de recul et avec un oeil plutôt critique : l’homme blanc, même une fois les horreurs de l’esclavagisme à peu près terminées, a continué d’aller imposer sa manière de voir le monde à des populations qui, en terme de bonheur vrai et de rapport harmonieux avec la nature, nous ont pourtant peut-être toujours surpassées. Sans m’opposer complètement à cette vision que nous avons désormais des colonisations et missions religieuses, je me permets une petite nuance, que vous trouverez peut-être très provocante. La voici : l’homme a toujours été un loup pour l’homme, en tout temps et en tout lieu. Ça n’est pas une invention occidentale. Du côté africain ou encore américain précolombien, ont fleuri guerres tribales, assassinats assortis de superstitions (ex : tuer un membre de la tribu parce qu’on l’a imaginé être la cause de telle ou telle sécheresse), excision systématique des femmes, cannibalisme et sacrifices humains. 

La remise en question étant l’une des valeurs auxquelles j’attache le plus d’importance, je ne peux que saluer le retournement dans notre société européenne suivant lequel nous examinons déjà avec perplexité certaines de nos pratiques et croyances encore toutes récentes. Mais il est aussi possible d’aller trop loin dans l’autodiabolisation et l’idéalisation des cultures que nos aïeux ont détruites.

Détails pratiques

Je n’ai bien sûr pas tout dit de l’expo, qui présente encore, notamment, des éléments sur le défi du langage pour les missionnaires (encore environ 2000 langues pratiquées en Afrique de nos jours) et une pièce sur Eduardo Mondlane, ancien leader politique du Mozambique soutenu par les protestants vaudois. Quant aux thèmes dont j’ai parlé, c’est comme à chacun de mes comptes-rendus un tout petit échantillon d’une expo très riche, donc profitez de la dernière semaine qui reste pour faire un saut à l’Espace Arlaud ! Juste à côté de la Riponne. Fermé les lundi et mardi, ouvert jusqu’à 18h mercredi-jeudi-vendredi, jusqu’à 17h samedi et dimanche. Infos complètes ici.

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