« Passion simple » au Théâtre de Vidy

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La romancière Annie Ernaux signe en 1991 « Passion simple », un récit court et autobiographique. Ce texte, Emilie Charriot, comédienne et metteuse en scène romande, s’en empare et le fait sien. Une rencontre sensible à vivre jusqu’au mercredi 22 novembre au Théâtre de Vidy.

En préambule, il est nécessaire de préciser que le spectacle est complet. Néanmoins, vous pouvez tenter d’obtenir une place en vous mettant sur liste d’attente trente minutes avant la représentation de votre choix.


C’est un samedi morose et pluvieux de novembre. Dans le foyer du Théâtre de Vidy quelques personnes boivent un verre ou dégustent tardivement une soupe. Passion simple démarre à 15h30 et quelques personnes en profitent pour s’inscrire sur liste d’attente. Alors que l’on nous annonce que les portes sont ouvertes, de manière presque anodine, Pour que tu m’aimes encore envahit l’espace. La salle René Gonzalez n’étant accessible que par l’extérieur pour le public, nous patientons dehors sous la bruine tandis que Tout doucement chanté en reprise est diffusé tout autour de nous par des haut-parleurs. Lentement, nous grimpons les escaliers de fer puis nous pénétrons dans une salle éclairée par des guirlandes d’ampoules suspendues tout le long des murs. Au centre de la pièce, une petite scène montée sur roulettes et deux musiciens : Billie Bird et Marcin de Morsier. C’était eux que nous entendions déjà quelques instants plus tôt. Plusieurs chansons s’enchaînent dans cette ambiance feutrée : la Lambada, J’entends siffler le train, C’est fatalPuis les musiciens et leurs instruments se retirent, laissant le plateau noir et nu alors que résonnent encore les paroles d’Idées noires : « J’veux m’enfuir, j’veux partir, j’veux d’l’amour, du plaisir, d’la folie, du désir, j’veux pleurer et j’veux rire. »

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Emilie Charriot sur scène. – © Agnès Mellon

Le temps passion

« Durant cette période, je n’ai pas écouté une seule fois de la musique classique, je préférais les chansons. Les plus sentimentales, auxquelles je ne prêtais aucune attention avant, me bouleversaient. Elles disaient sans détour ni distance l’absolu de la passion et aussi son universalité. » Annie Ernaux écrit de manière clinique, « simple », la passion qui l’a habitée tout entière pour un homme marié. Il s’agit d’exposer sans porter de jugement moral, non d’expliquer. « C’est une histoire de désir féminin pour un homme, sans culpabilité, sans déploration, sans lamentation. Une histoire de l’intime donc. Ou plutôt une description de l’intime qui, loin du psychologique, est rendue sur le mode d’une “écriture de la distance”. » commente Emilie Charriot dans la note d’intention qui accompagne la pièce.

Au cours d’une septantaine de pages, Annie Ernaux expose sa passion. Cette passion devenue le centre de son existence qui occulte toutes les tâches quotidiennes et modifie son rapport au temps. Altéré, ce dernier n’est plus régi que par la présence et l’absence de l’autre. Sur scène, ce temps dicté par un événement est exploré par Nora, 12 ans, première à prendre la parole sur le plateau nu, seulement encadrée de lumière. Elle y expose le temps décalé en tissant un parallèle avec la réalité virtuelle, mais aussi le temps distordu par un événement important tel que, exemple de circonstance, la représentation théâtrale. A Nora se substitue alors Emilie Charriot elle-même. La tenue est sobre : pantalon noir chemise blanche. La gestuelle accompagne la voix. Le texte, à la lettre près, se fait entendre.

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Passion simple d’Annie Ernaux, roman écrit en 1991.

Un théâtre de l’intime et du collectif

« Le plateau nu me permet de créer un face à face sans filtre et sans interférence entre la scène et la salle. Cet espace libéré permet à chacun de s’identifier, d’y projeter sa propre histoire, notre histoire commune. » Quoi de plus intime et de plus universel que le désir ? Ce désir qui se chante et se transmet au travers des chansons ; références populaires et collectives qui résonnent singulièrement en chacun de nous.

Toute la dimension sociale du désir apparaît dans Passion simple au travers de l’expérience subjective d’Annie Ernaux. Or, démontrer des mécanismes sociaux c’est précisément l’axe qui sous-tend le travail scénique d’Emilie Charriot. « J’inscris Passion simple dans le cadre d’une trilogie dans laquelle je questionne la sexualité et l’amour dans l’écriture contemporaine sous forme de monologues. » Entamé en 2014 par l’adaptation de King Kong Théorie de Virginie Despentes qui interrogeait alors la sexualité, le viol et la pornographie, ce triptyque théâtral s’est poursuivi au printemps 2017 avec Le zoophile écrit par Antoine Jaccoud et questionnant la masculinité face au désir et à l’amour.

Annie Ernaux écrit : « J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps. » Phrase éminemment applicable à l’expérience théâtrale. Temps partagé qui nous a transporté loin de la pluie grise de novembre.


Qui est Emilie Charriot ?

Lausannoise, Franco-Suisse, elle obtient son diplôme de la Manufacture en 2012. En 2014, elle adapte King Kong Théorie de Virginie Despentes à l’Arsenic. En 2016, c’est Ivanov d’après Tchekhov qui résonne entre les murs du même théâtre. Au printemps 2017, c’est à Vidy que cela se passe avec Le Zoophile d’Antoine Jaccoud. Emilie Charriot invente un théâtre sur le fil, sensible, traversé d’humour et de transgression. La mise en scène est le plus souvent frontale et minimaliste : un comédien, une parole, une lumière. 


Pour aller plus loin :

  • Sur les ondes de la RTS et le portail RTS Culture, « D’Annie à Emilie, une affaire de passion sur la scène de Vidy » à écouter/lire ici.
  • Le Temps, « Emilie Charriot, féministe éclairée », à lire ici.
  • 24 heures, « Emilie Charriot réveille le poids des mots », à lire ici.

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