« Oh moi, je suis là, c’est tout. »

Posté dans : Personnages | 5
Une rencontre en bordure du quotidien, avec un de ces personnages lausannois incontournables dont on ne connaît finalement rien.

Alors que je descendais la rue du Petit-Chène, comme d’habitude, mon regard ne pouvait s’empêcher de vagabonder de visage en visage : tous ces humains éphémères défilant autour de moi me perturbaient. Qui pouvaient bien être tous ces gens ? Et c’est bien là ce qui me dérange, tous ces inconnus portent un nom, une histoire dont je ne saurai probablement jamais rien. Cependant, dans cette marée humaine insaisissable, il arrive que l’on croise certains visages récurrents, sortes de points d’attache, de phares dans une mer d’inconnus. C’est un de ces visages qui m’a interpellé aujourd’hui, un de ces éléments fixes qui, non loin de la gare, semble attendre en dehors du flot citadin.

Peut-être l’avez-vous déjà croisé : un homme, d’une trentaine, peut-être d’une quarantaine d’années, les cheveux et la barbe noirs, assis seul devant un petit magasin de l’avenue Louis-Ruchonnet, et qui, quelquefois, se frappe le visage. Poussé par la curiosité, démangé de pouvoir mettre un nom et une histoire sur un visage qui fait, pour moi, partie intégrante de la ville de Lausanne à même titre que la gare ou le 13ième siècle, j’ai voulu essayer de connaître, un petit peu, cet inconnu que je croisais si souvent. C’est donc bardé de mes questions préparées, banales et tout droit sorties de –ma- réalité, que je me suis assis à côté de lui, sur ce que j’ai envie d’appeler « son muret », pour essayer de comprendre qui il était, d’où il venait et, bêtement, pourquoi il était là.

Lorsque nous avons commencé à discuter, il faut l’admettre, je m’attendais naïvement à une sorte d’exposé, de compte-rendu détaillé, de biographie romancée et bouleversante (vous savez, comme dans ces films, bercés par un arrière-fond musical dramatique et une série de plans fixes sur les visages émus des acteurs). Mais ce qu’il me fit comprendre, au travers d’une courte phrase qui suffit à remplacer n’importe quel discours psycho-sociologique, c’est tout simplement que biographie, famille, amis, passé ou avenir et autres concepts qui auraient dû –selon moi- guider la discussion, n’avaient simplement plus de sens, ni d’importance, dans sa réalité. Sa vie, sa personne, son quotidien avaient depuis longtemps été emportés loin de ces choses qui nous paraissent banales et acquises. Et au fil des questions, cette phrase qui revenait, d’un ton oscillant entre la fatalité et l’habitude : Oh, moi, je suis là, c’est tout.

Des raisons qui l’avaient mené à cette vie, il n’avait pas envie de parler. Je n’insistai pas. Depuis combien de temps était-il à Lausanne ? Quelques années, il ne savait plus vraiment. Après quelques minutes de conversation, il me demande ce que je fais dans la vie. Étudiant, répondis-je. Et très banalement, à l’image d’un film mélodramatique bas de gamme, je me rendis compte de ma chance, et qu’il serait prétentieux de croire que je puisse “comprendre” ce qu’était sa vie.

En partant, je ne savais pas grand-chose de plus finalement, sinon que je saluerai désormais cet homme les prochaines fois que je le croiserai, avenue Louis-Ruchonnet, et qu’il sera là, c’est tout.

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Yann Schrag

5 réponses

  1. jeremy
    | Répondre

    Il est sympa ton article, écrit avec beaucoup d’humilité…

    • Olivier
      | Répondre

      J’aime beaucoup!

  2. eric
    | Répondre

     Désolé si je casse l’ambiance mais j’ai une vision nettement moins poétique de ce pauvre monsieur.

    Vendredi soir je rentrais de Genève et vers 23h15 j’attendais le bus devant la gare. A peine les portes franchies j’ai été agressé par une odeur épouvantable comme si le bus avait été utilisé comme bac à sable par une meute de chiens la journée durant. Il ne m’a pas fallut longtemps pour découvrir d’ou provenait cette odeur infecte. Il était assis à quelques mètres se frappant la tête du poing comme à son habitude. Sa veste élimée était couverte de traces brunâtres et ses cheveux, sa barbe collée d’une étrange façon.

    Je ne suis pas d’un naturel sensible mais cette fois-ci je n’ai pas pu faire autrement que descendre du bus avant que ma nausée n’atteigne son paroxysme.

    Cette personne n’est pas un simple original, un clochard comme il y en a d’autres. Cette personne est malade. Cette personne a besoin de soins corporels et certainement mentaux. Nous sommes au 21ème siècle, à Lausanne, une vile dont le syndic vante l’excellence du « filet social ». Et dans cette ville socialement exemplaire prétend-on, une personne en détresse est laissée à elle-même, crasseuse et puante.

    Je ne connais pas le « cas », on me dira que ce monsieur est suivi par un psy, une institution médicale ou je ne sais quoi. Peut-être, peut-être. Il n’empêche que hier-soir à plus de 23h, le « cas » se promenait en bus, couvert de merde et que je considère cela comme un échec social, un de plus. Une société évoluée se doit de protéger ses citoyens et de leur prêter assistance quand ils en ont besoin. Au nom de quel droit laisse-t-on errer des personnes comme ce monsieur, visiblement incapable de prendre soin de lui-même ? A-t-on à Lausanne épuisé toute ressource sociale ? Si c’est le cas, il est grand temps de redéfinir les priorités.

    • yann_schrag
      | Répondre

      Je comprends tout à fait ton point de vue sur cet homme et d’autant plus vu cette rencontre bien moins sympathique que la mienne avec lui.

      Je veux juste préciser que je partage ton avis, mais que ce n’était juste pas ce que je recherchais à décrire ce jour là.
      Quand j’ai écris ces lignes, le but n’était pas de dresser un rapport sociologique sur la condition de cet homme, comme tu l’as très bien fait, mais simplement de retranscrire mon impression de ma discussion avec lui. Rien de plus. La visée était purement subjective et non d’en tirer des conclusions qui, je suis totalement d’accord avec toi, sont certainement nécessaires. J’ai simplement décidé de ne pas suivre cette voie, pour essayer d’avoir une vision différente de la chose, en soustrayant l’idée de cette personne comme étant “un cas” et en tentant d’imaginer ce qu’était sa vie, sans chercher autre chose que retranscrire le ressenti du moment.

      En tout cas, merci d’avoir pris le temps de commenter. Je connais mal le fonctionnement des structures sociales Vaudoises, mais il faut admettre que ça pousse vraiment à se poser des questions…

      Yann

  3. corto
    | Répondre

    C’est bien vu d’avoir fait une approche totalement neutre, au moins tu laisses à chacun le soin d’émettre son propre jugement.
    Sinon j’ai bien aimé le passage qui raconte tes attentes un peu idéalistes sur le déroulement de la rencontre, comme quoi ce serait romancé, etc.

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