NTL 05 : l’Atlantic

Posté dans : Culture | 4
La nostalgie des toiles lausannoises - Bobine 05 : l'Atlantic. A Lausanne, les toiles se suivent et ne se ressemblent pas. Des années 1900 à nos jours, le LBB vous propose de découvrir les 1001 vies des salles de cinéma lausannoises : les glorieuses, les déchues et les survivantes. Cette semaine, l'Atlantic. En lien avec le site d'archives photographiques notrehistoire.ch
La façade de l'Atlantic avant son ouverture.
La façade de l’Atlantic à son ouverture en 1949. 

J’ai toujours vu l’Atlantic comme une salle sous-exploitée… ou du moins pas assez en phase avec son temps. Les films y semblaient souvent intéressants (films indépendants, documentaires) et presque toujours exclusifs à cette salle, mais passaient à des horaires peu pratiques pour moi. Et puis, il y a eu les fermetures répétées. Je me rappelle y être allé un soir pour découvrir un film au hasard et être resté planté là, devant la grande porte vitrée close, sans même une annonce de fermeture affichée. Frustré et déçu, je n’ai jamais vraiment su par la suite si elle était encore ouverte ou bien à nouveau fermée. Pourtant, l’énorme façade surplombant la Rue Saint-Pierre m’a toujours impressionné, au même titre que le grand hall d’entrée et le double-escalier d’accès au balcon.

Michel Dionesotti en plein chantier (3 août 1948).
Michel Dionesotti en plein chantier (3 août 1948). 

Mais le souvenir le plus vivace que je garde de cette salle, c’est lorsque le gérant a décidé de vendre son stock de matériel promotionnel. Il m’a montré la salle de projection, avec dans un coin une armoire où des grandes enveloppes Canson étaient classées par ordre de titre : Batman returns, Dead Man, Reservoir Dogs, etc. Ce stock était là depuis plus de vingt ans, depuis le moment où il avait décidé de les archiver au lieu de les jeter. Si tous les kits promotionnels de l’Atlantic avaient étés conservés depuis sa création, cette armoire aurait été une mine d’or cinéphilique encore plus inestimable qu’elle ne l’était il y a cinq ans, quand je suis allé y fouiner. Car si j’ai découvert cette salle sur le tard, sa naissance remonte à plus de soixante ans.

C’est en 1948 que les premières pierres de l’Atlantic sont posées. Sous la direction de l’architecte Maurice Bovey et du promoteur immobilier Michel Dionisotti, la réalisation de cette salle se révèle être un véritable challenge technique, car cette dernière est construite sous plusieurs immeubles déjà existants de l’îlot Saint-Pierre. Mais la prouesse est bel et bien réussie et une année plus tard, elle ouvre ses portes au public et devient immédiatement un cinéma permanent. Les plus grands films y passent pendant plusieurs décennies, faisant le succès de cette belle salle de 463 places, fierté du quartier de la Caroline. C’est bien plus tard, au début du nouveau siècle, que les problèmes apparaissent, sortant l’Atlantic de sa position confortable de cinéma populaire et attractif.

La salle de projection d'époque de l'Atlantic.
La salle de projection d’époque de l’Atlantic.

Depuis 2000, la fréquentation de l’Atlantic baisse de plus en plus. Une explication plausible serait celle de l’arrivée de grandes chaînes d’exploitation dans le paysage cinématographique lausannois. C’est pourtant Europlex (Les Galeries, le Flon) qui permet à la salle de rester à flot pendant plusieurs années, en participant au lourd loyer de 14’000.-/mois. Mais en juin 2006, à l’occasion de son rachat par le géant Pathé, Europlex interrompt son aide financière et l’Atlantic est forcé de fermer. Quelques mois plus tard, en novembre, Stéphane Bezençon, ancien fondateur du D! Club, relance la salle en proposant une programmation normale de cinéma. Elle ne tiendra pas plus de neuf mois, ne trouvant pas son public, et fermera une nouvelle fois en juillet 2007.

Le cycle "Peur sur la ville" organisé par l'Atlantic lors de sa seconde renaissance.
Le cycle “Peur sur la ville” organisé par l’Atlantic lors de sa seconde renaissance. 

Puis, un ajournement de faillite est obtenu et l’association Alliance Atlantic est créée. La salle rouvre alors ses portes en septembre 2007, soit deux mois après sa deuxième fermeture. Une nouvelle équipe est engagée, avec à sa tête la directrice Miranda Larrosa, ancienne employée de la salle. Gilles Robert-Nicoud, avocat et ancien administrateur de l’Atlantic rempile pour ce nouveau départ et Olivier Meylan, cofondateur du Pully For Noise, s’y greffe, apportant un nouveau concept de salle de concert. Autre bonne nouvelle, Pathé Suisse reprend l’aide financière interrompue par Europlex un an auparavant et permet à l’Atlantic d’assurer sa renaissance. La programmation débute le jeudi 6 septembre avec la projection de Manufacturing Dissent : Uncovering Michael Moore, un documentaire disséquant les méthodes pas toujours louables du célèbre documentariste choc. Pour sa future survie, l’Atlantic décide donc de devenir un centre multiculturel et événementiel qui, en sus de programmer des films indépendant et d’autres documentaires (les jeudi et vendredi soirs), organise des conférences, des représentations théâtrales, des concerts et autres rencontres culturelles. Elle projettera même les matches de football de l’Euro 2008 !

Malheureusement de nouveaux problèmes financiers et de fréquentation apparaissent rapidement et Pathé Suisse met fin à son apport financier à l’automne 2008. Face à cette nouvelle crise, l’équipe de l’Atlantic décide de laisser de côté l’exploitation cinématographique et de passer à une politique exclusive de location. La salle n’ouvre donc plus que pour certains évènements qui vont des soirées LOL (Lots Of Lesbians), aux matinées dominicales évangéliques, en passant par les soirées de soutien à l’Electrosanne ou des conférences d’importance internationale organisées par des écoles privées.

Bonaparte, lors du warm-up du festival M4music, à l'Atlantic.
Bonaparte, lors du warm-up du festival M4music, à l’Atlantic.

De son côté, le propriétaire du bâtiment l’Atlantic, un fonds de placement UBS SwissReal, décide de ne pas reconduire le bail. S’ensuit une bataille rangée au Tribunal des Baux, qui à l’hiver 2008 n’accepte pas le prolongement et fixe la fin du bail présent au 31 mars 2011. Les locations pour évènements culturels continuent donc pendant plus de deux ans, avant qu’Alliance Atlantic ne mette définitivement la clé sous la porte et ne démonte tout le matériel de la salle. Derniers vestiges de la période cinématographique de l’Atlantic, les fauteuils sont récupérés par deux petits cinémas.

Depuis le printemps 2011, la salle est donc fermée. Riccardo Boscardin, porte parole du fond de placement, annonçait à cette époque qu’un projet nécessitant des travaux de rénovation de ce complexe immobilier était à l’étude. On n’en sait pas plus depuis.

La façade de l'Atlantic aujourd'hui.
La façade de l’Atlantic aujourd’hui.

Comme tout bon jeune Lausannois qui aime les diverses animations nocturnes de la ville, il m’arrive parfois de m’arrêter devant la triste et grise façade de l’Atlantic et de repenser à sa salle de projection et à toutes ces affiches qui avaient fait briller mes yeux de cinéphile plusieurs années auparavant. Autour de la salle, la vie ne s’arrête pas. Elle bat même son plein : le Saint-Pierre en face, le Bleu Lézard derrière, Le Bourg et le Captain Cook d’un côté, le Happy Days et l’Étoile blanche de l’autre. Toutes ces énergies, ces voix, ces rires, ces lumières ne font qu’appuyer une fois de plus l’état de mort végétative dans lequel l’Atlantic vit depuis 2011. Son sort n’est pas encore entièrement scellé, mais la transition commence à être longue et de plus en plus triste.

Mardi prochain, nous traverserons simplement la Rue Saint-Pierre et nous arrêterons au début de la Rue de Bourg où, il y a très exactement un siècle cette année, ouvrait Le Bourg-Sonore, une salle aujourd’hui bien connue des hipsters et hypeux en tout genre.

Photos © Sylvie Bazzanella, Jean Dionisotti, Musée historique de Lausanne, Iodde et TEAzine.

4 réponses

  1. mum48
    | Répondre

    Très intéressante cette revue historique des salles de spectacle !

  2. Florian
    Florian
    | Répondre

    Merci ! C’est un plaisir de faire découvrir ou redécouvrir ces salles trop vite oubliées. Bonne lecture !

  3. Hanna
    | Répondre

    Patience, il sera de nouveau exploité prochainement sous une autre forme.

    • Florian
      Florian
      | Répondre

      Magnifique nouvelle 😀 ! Merci Hanna.

Répondre