NTL 03 : Le Cine Qua Non

NTL 03 : Le Cine Qua Non

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La nostalgie des toiles lausannoises - Bobine 03 : le Cine Qua Non. A Lausanne, les toiles se suivent et ne se ressemblent pas. Des années 1900 à nos jours, le LBB vous propose de découvrir les 1001 vies des salles de cinéma lausannoises : les glorieuses, les déchues et les survivantes. Cette semaine, le Cine Qua Non. En lien avec le sites d'archives photographiques notrehistoire.ch
La place Bel-Air et l'entrée d'origine du Kursaal.
La place Bel-Air et l’entrée d’origine du Kursaal.

A chaque fois que j’aborde le sujet des anciennes salles de cinéma de la ville avec des amis lausannois, c’est presque toujours le nom du Cine Qua Non qui est cité en premier. Et à cette évocation, leur visage se teinte rapidement d’un air rêveur et nostalgique. Arrivé à Lausanne seulement un mois après la fermeture de cette salle, je n’ai jamais pu vraiment comprendre la place qu’occupait cette salle dans le cœur des jeunes habitants. Mais l’aura mélancolique et quasi-légendaire qui y est désormais associée a souvent titillé ma curiosité. Aujourd’hui transformé en Cash Converters, j’ai néanmoins eu plusieurs fois l’occasion de constater les dégâts de cette reprise et d’imaginer la beauté et la singularité de cette salle vieille de plus d’un siècle.

L'intérieur du Kursaal à son ouverture (1901).
L’intérieur du Kursaal à son ouverture (1901)

Construite entre 1900 et 1901 par l’architecte lausannois Jacques Regamey, la salle ouvre ses portes le 4 octobre 1901 et dispose d’environ 300 places assises. Nommée à l’époque le Kursaal, elle fait office de théâtre de variétés. Music-hall, spectacles acrobatiques, opérettes, concerts, comédies… la salle connaît le succès lors de la Belle Époque lausannoise. La ville lui interdira d’ailleurs d’être ouverte sept jours par semaine, pour ne pas faire concurrence au proche Casino-Théâtre de Montbenon, lieu subventionné et considéré d’intérêt publique et éducatif. Qu’à cela ne tienne, le Kursaal fait confiance à sa programmation et son directeur, Paul Tapie, renouvelle autant que possible les spectacles, pour en proposer des toujours plus originaux et variés. La célèbre Revue annuelle lausannoise est née. Les directeurs suivants, notamment Maurice Hayward et M. Petitdemange, continueront sur cette lancée.

L'orchestre Victor Deszrens en 1936 (lui-même au milieu)
L’orchestre Victor Deszarens en 1936 (lui-même au milieu).

Autre atout majeur du Kursaal, le café-restaurant-glacier, situé dans le hall d’entrée, finit d’asseoir la réputation de la salle. Elle devient incontournable dans le paysage du spectacle lausannois.

Puis, le cinéma fait doucement son apparition. D’abord en muet, puis en sonore en 1932. Dans cette même période, le propriétaire du Kursaal, M. Abbhul, rénove entièrement la salle et fait passer sa capacité de 300 à 550 places. En 1935, à la faveur d’un nouveau changement de direction, le Kursaal devient exclusivement un cinéma. Également rénové, le café de l’entrée accueille dès cette date des orchestres qui jouent gratuitement pour les clients, tous les jours entre 17h et 19h. Parmi eux, on peut retenir l’orchestre Victor Desarzens, habitué des salles de cinéma, puisqu’il se produisait aussi  au Lumen, à quelques dizaines de mètres du Kursaal, et dans d’autres salles, majoritairement pour accompagner les films muets.

Le Café Corto, aujourd'hui déplacé au Cinétoile.
Le Café Corto, aujourd’hui déplacé au Cinétoile

Puis, le cinéma devient le Bel-Air et bien plus tard le Studio 10, qui ne passe que des films en version originale. Il redevient le Bel-Air pendant quelques temps et enfin en 1992, le Cine Qua Non. Ouverte par Jean-Claude Steiner et Jean-Daniel Cattaneo (également gérants du Cinétoile), cette salle devient rapidement le repère de la jeunesse cinéphile lausannoise. Elle propose des films de tous horizons, du métrage hollywoodien aux films indépendants européens. Une seule règle est en vigueur : pas de pop-corn ! (trop collant et salissant) En plus de sa programmation, le Café Corto, situé dans le hall d’entrée, complète l’originalité de la salle, avec son ambiance alternative et sa fresque prattienne. Au fil de ses 14 ans d’existence, le Cine Qua Non devient ainsi bien plus qu’un cinéma. C’est un lieu de rencontre, de partage, de rendez-vous. On s’y sent comme à la maison, à discuter cinéma et autres, après ou avant avoir vu un film.

La belle et fameuse fresque de Pratt
La belle et fameuse fresque de Pratt.

Autant vous dire que l’atmosphère de la soirée de fermeture du 30 juin 2006 était mi-douce, mi-amère. Pour rythmer les dernières heures de la salle qui avait bercé leur éducation visuelle et narrative, les écaliens avaient sélectionné cinq heures de courts-métrages en tous genres et plusieurs personnalités du milieu cinématographique romand sont venues lui rendre un ultime hommage. Les sièges de la salle ont été récupérés par un jeune cinéma de Porrentruy et le matériel de projection par l’ECAL. Quelques temps plus tard, c’est la chaîne de magasins de seconde-main Cash Converters qui a investi les locaux de la Rue Mauborget 10. En quelques jours, le charme et l’authenticité de l’ancienne salle de spectacles et de cinéma avaient totalement disparu, au profit d’un bazar impersonnel et d’une musique exotique quasi-omniprésente.

Même si j’avoue être friand des DVD à 5.-, j’ai toujours un pincement au cœur lorsque je descends les escaliers en moquette verte et que j’arrive dans cette salle au parquet usé. Je n’ai pas besoin de beaucoup imaginer pour me représenter comment elle devait être. La scène est toujours là, le balcon aussi (mais condamné) et il y a encore quelque chose d’inachevé dans l’air. Mais Cash Converters… sérieusement ? Énième preuve du peu de respect du commerce vis-à-vis de l’humain. Tristesse.

Avant...
Avant…
... et après.
… et après.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi prochain, nous redescendrons la Rue Mauborget, traverserons la Rue des Terreaux, pour enfin se retrouver devant l’entrée du Métropole, une des plus belles salles de la ville, qui fut un cinéma pendant trente ans.

Photos © Musée historique de Lausanne, Pierre Golay, Sylvie Bazzanella et Cine Qua Non SA

2 Responses

  1. Avatar
    Isabelle Tapie
    | Répondre

    Bonjour,
    Je suis touchée par votre blog. Paul Tapie, ancien directeur du Kursaal puis du théâtre à Georgette était mon arrière grand-père paternel. Je ne l’ai pas connu. Je suis preneuse de toute info et échange les miennes volontiers.

    • Florian
      Florian
      | Répondre

      Merci pour votre commentaire (et désolé pour le temps de réponse)! Je suis content que cette chronique vous ai plu.
      Les Nostalgies des toiles lausannoises sont malheureusement terminées et toute les informations que j’ai pu recueillir sur cette salle se trouve dans la chronique même.
      Merci encore pour votre intérêt 🙂

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