Moudjahidine secundos

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Joies et petits tracas de bébés d’immigrés

C’est devenu un rituel annuel. Depuis l’âge de mes quinze ans, l’armée algérienne m’envoie sa missive au mois d’avril pour me recruter dans ses rangs. Une belle lettre cachetonnée du consulat écrite en arabe qui me convoque à Lyon avec d’autres jeunes binationaux pour intégrer la défense algérienne. Très bien. Sauf que je suis né en Suisse, que je ne parle pas l’arabe et que cela fait plus de 13 ans que je n’ai pas mis les pieds en Algérie, justement pour ne pas faire l’armée (deux ans dans le désert, ça vous forme un homme). Mais cette année, j’ai décidé d’y aller.

N’en déplaise à mon père qui a pris pour habitude de jeter les courriers de l’armée d’Algérie pour me protéger, notamment pendant les événements sanglants des années 1990, où même un estropié se faisait enrôler. Il y a quelques semaines, dans le secret familial, j’ai donc pris mon billet de train pour gagner les petits bouchons lyonnais (ce n’est pas très musulman j’en conviens). Juste par curiosité. Surtout pour régler une situation administrative compliquée qui m’empêche de visiter le pays d’origine de mon papa.

Trois heures plus tard, me voilà à Lyon devant le centre de recrutement. Ô surprise de rencontrer une bonne poignée de vingtenaires rouquins aux yeux bleus de Belgique, une horde de Français blonds comme les blés et une poignée de Suisses de la même trempe. Tous s’appellent François Bendermel, Julien Chaouche ou Karim Renoir. Bref, que des jeunes hommes binationaux entre 25 et 30 ans qui ne parlent pas l’arabe, ne connaissent rien de l’Algérie, mais qui sont là parce que leur géniteur ou leur génitrice est d’origine algérienne et qui veulent un jour y mettre les pieds. Je me serais attendu à tout, sauf à ça.

Entre deux contrôles médicaux, on rigole avec certains des événements du printemps arabe, des peurs de nos pays d’accueillir des réfugiés tunisiens et libyens, des quotas migratoires, des préférences nationales et autres lois sur la laïcité. On a beau s’appeler François Bendermel, Julien Chaouche ou Karim Renoir, on ne se sent pas toujours concerné par ces questions-là, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire dans nos pays respectifs.

Pour ma part, l’examen de passage s’est passé sans encombre. Je dois encore régler quelques paperasseries avec le consulat. Mais dans le train du retour, je rencontre un ami de mon cousin. Il a à peine 21 ans et s’appelle Valon. Ses parents sont venus d’ex-Yougoslavie. Lui est né en Suisse. Toute la famille se verra bientôt renvoyée au pays. Les enfants n’y ont jamais mis les pieds. Ça me fait penser que le conflit dans les Balkans a vingt ans. Toute une génération de secundos qui a grandi en Suisse et bientôt étranger dans son pays d’origine. Je dois avoir de la chance. Ça aurait pu m’arriver.

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Mehdi

3 Responses

  1. romuald
    | Répondre

    « Très bien. Sauf que je suis né en Suisse, que je ne parle pas l’arabe et que cela fait plus de 13 ans que je n’ai pas mis les pieds en Algérie, justement pour ne pas faire l’armée (deux ans dans le désert, ça vous forme un homme). »

    Dans ce cas-là, quelle est la pertinence de conserver la nationalité algérienne, si tu estimes que ta patrie est la Suisse ?…

    • mehdi_atmani
      | Répondre

      Hello,

      L Algérie, dans les cas de mariages mixtes ou binationaux, si le père est algerien, les enfants le sont automatiquement. Le gouvernement algérien, du moins a l époque, ne reconnaissait pas la nationalité de la mère. L Algérie ne reconnait pas non plus le fait que tu aies effectué ton service militaire ou civil dans ton pays de naissance en l occurence la Suisse. Dans mon cas, je n ai jamais demandé la nationalité algérienne, ni le passeport.

      Je peux très bien me rendre en Algerie avec un passeport suisse. Avec mon nom, tu comprendras bien que l immigration algérienne enquête la moindre a l aéroport. Il est egalement compliqué d’ obtenir un visa de touriste pour quitter l Algérie ou y entrer. La aussi, ils mènent l enquête.

      Les choses se sont beaucoup assouplies et il est plus facile aujourd’hui de demander une carte de dispense au service. Juste par sécurité, histoire de ne pas avoir de mauvaises surprises a l aéroport d’ Alger.

      • romuald
        | Répondre

        Merci des précisions.

        Il me semble qu’avec la Turquie c’est pire; je contrôle régulièrement des Turcs vivant en France et revenant de Turquie, où ils viennent d’effectuer leur service militaire : il est obligatoire là-bas et les Turcs doivent soit le faire durant 24 mois quelque chose comme ça, ou payer plus de 5.000€ et ne faire que quelques semaines….

        Une sorte de racket institutionnalisé; mais je suppose que ça vaut pour les Turcs conservant la nationalité turque.

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