Montreux Jazz, un bijou sur la corde raide

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Grand crû parmi les festivals helvétiques, le Montreux Jazz connaît aujourd’hui la double tentation de la beauf’isation et de l’embourgeoisement. A long terme, le cachet légendaire de l’événement pourrait être mis en péril.

Dans n’importe quel domaine que ce soit, concilier qualité du produit et ouverture au grand public est un défi malaisé. Organiser un festival qui garde du caractère, tout en touchant un public toujours plus vaste et éclectique, c’est comme devoir conserver la saveur d’une bonne petite recette qu’il faut désormais servir à un régiment tout entier. Le subtil et le massif, c’est souvent deux enfants terribles que l’on peine à garder ensemble sur la photo de famille.

Malgré cette loi quasi-universelle, force est de constater que depuis près de 50 ans, le Montreux Jazz parvient toujours à rester hors du carcan. En dépit d’un public perpétuellement en hausse, le festival lémanique peut encore se targuer d’une programmation audacieuse et de qualité, sa technique et son acoustique continuent de faire école, et les artistes sont toujours aussi attirés par le prestige que présente pour eux une performance sur les planches de Montreux. Tout cela en dépit du récent décès du regretté père fondateur de la manifestation… il y a de quoi lever son chapeau.

Mais ne nous y trompons pas, pareil tour de force n’est pas réalisé sans difficulté. On sent bien que le staff doit chaque année déployer des trésors d’ingéniosité pour accueillir le surcroît de visiteurs tout en préservant le cachet de l’événement. Et cette année plus que la précédente – et probablement moins que la prochaine… – j’ai eu le sentiment que le Montreux jazz flirtait avec la masse critique. Pourquoi ? Parce que ce festival que je chéris tant m’a paru menacé par un double fléau: celui de la «beauf’isation», et celui de l’embourgeoisement. Je m’explique.

La Beauf’isation

Morcheeba Montreux Jazz 2014
Morcheeba sur la scène du Lab

La «beauf’isation» tout d’abord. Malgré tout le mépris et la subjectivité que peut suggérer en apparence ce terme, j’y accorde un sens tout à fait rationnel. Entendez par là, la culture du «grand public», l’esprit Mc Do en quelque sorte, le consensus mou autour d’une palette d’intérêts très limitée. Si le Montreux Jazz a toujours été connu pour attirer les mélomanes, il me semble chaque année que la masse de visiteurs supplémentaires apporte avec elle son lot d’auditeurs moins exigeants, dont la présence influe sur les choix de l’organisation.

Le «risque», à mes yeux, c’est que leur part ne cesse de s’accroitre dans le pot commun. Si cette prophétie devait s’accomplir, incitations financières obligent, les Pharrel, les Pitbull et les Robin Thicke prendraient le pas sur les Steevie Wonder, les Fink et les Archive dans la programmation du festival. On perdrait vraisemblablement en diversité, en originalité, et en «tripes» (une des forces du Montreux jazz étant aussi son audace dans le choix de ses invités). Résultat: des artistes moins pointus, couvrant un spectre musical plus limité.

Sans considérer nullement que les artistes mainstream soient dépourvus d’un quelconque intérêt, je crois pouvoir dire sans trop de toupet qu’il y a suffisamment de Paleo et de Festineuch’ pour inviter ces braves gens. Le Montreux jazz, en revanche, m’a toujours donné le sentiment d’avoir su développer une marque de fabrique plus engagée musicalement, qui à l’échelle romande et suisse présente une valeur culturelle inestimable. Un bout de patrimoine en quelque sorte. Il serait regrettable de la laisser se diluer simplement pour répondre aux intérêts d’un public qui s’élargit. Au fond, disons-le comme ça: restons un peu élitiste.

L’embourgeoisement

Second sujet d’inquiétude, l’embourgeoisement. Bon soyons francs, le MJF n’a jamais été un festival de rastaquouères. Probablement parce que le jazz est majoritairement plébiscité par les «classes éduquées», et aussi parce que Montreux n’est pas la commune la plus pauvre de Suisse… Son image plutôt raffinée, classe, avec un palace et une école hôtelière en décor de fond participent d’ailleurs à lui donner son caractère unique.

Pour autant, le festival sait aussi se montrer plus décontracté, plus «roots» diront certains. S’élarder sans vergogne sur les pelouses impeccables des quais ou s’infecter l’haleine à grands coups de nourriture odorante font d’ailleurs partie intégrante de l’expérience Montreux Jazz. Pas nécessaire d’être un fils à papa tout de Ralph Lauren vêtu pour trouver sa place au MJF.

Seulement voilà, on sent tout de même que le festival s’adapte de plus en plus à ce public-là. Prenons-en pour exemple la nouvelle terrasse «I Love Sunset», sponsorisée par un grand cigarettier. Parée d’un mobilier lounge plus blanc que blanc qui voit défiler les cocktails onéreux, elle est venue remplacer une sympathique échoppe sans prétention, où j’aimais jadis aller voir le cidre et la bière belge couler à flots. Autre lieu, autre symptôme: Là où, quelques années en arrière, le tour de la terrasse du centre de congrès présentait divers bars plutôt animés, le visiteur doit aujourd’hui faire un détour par les quais ou la Grand Rue afin de contourner le Trio, un nouveau restaurant plutôt select éclairé aux chandelles.

Montreux Jazz 2014
Des quais, des yachts et une terrasse Nestlé

Il va de soi qu’une organisation efficace se doit de répondre aux attentes de ses adeptes. Et j’admets très volontiers que ces deux nouveaux spots ont probablement ravi leurs visiteurs. Mais ne soyons pas dupe non plus : de tels stands se destinent avant tout à un public qui a de l’argent, et tout est fait pour qu’il en dépense (le cigarettier n’hésitant pas à faire distribuer à de charmantes hôtesses des cigarettes gratuites à travers le lounge, à des fins de «dégustation»).

Le second «risque» que je vois pointer, c’est donc que l’offre événementielle du MJF soit de plus en plus orientée vers la satisfaction d’un public aisé… et dépensier. La logique est simple: les marges sont plus grandes sur un mojito que sur une bière, et plus grande sur une assiette cossue que sur un kebab. Attirons donc plutôt des amateurs de cocktails. Sans prétendre que ce soit là leur intention, reconnaissons tout de même que sponsors, tenanciers et organisateurs ont tout à y gagner.

Du côté du public par contre, on peut craindre que les «contribuables les plus modestes» du festival se sentent de moins en moins chez eux. Tout le monde n’est pas à l’aise face à un bar éclairé aux néons qui vibre au son de la Deep House, encore moins lorsque le prix de la boisson y prend deux chiffres. On s’en accommodera volontiers une année, en restant à la bière malgré l’atmosphère du lieu… mais à la longue on finira par se questionner sur l’envie d’y retourner. Résultat possible: une sorte de gentrification, dans laquelle les bourses les plus légères fuiront le MJF pour se rabattre sur des événements mieux adaptés à leur budget.

Le subtil équilibre

Voilà donc les deux phénomènes qui me font redouter pour l’avenir de mon bien-aimé Montreux Jazz. La beauf’isation en fossoyeur du caractère, l’embourgeoisement en serial killer de la diversité. Le MJF joue donc pour l’heure les équilibristes, avançant sur sa corde raide en s’efforçant de ne pas tomber dans un de ces deux pièges. Et Dieu (Claude Nobs, ndlr) sait combien l’équilibre est subtil.

Vous me rétorquerez que rien dans ce monde n’est immuable, et que le changement ne fait peur qu’aux réactionnaires. C’est probablement vrai. Mais lorsqu’on en vient à parler d’un festival aussi légendaire, je suis réactionnaire. Et tout comme un monument est déclaré protégé pour conserver son héritage, l’avenir du Montreux jazz devrait à mon sens faire l’objet d’une réflexion prudente si l’on entend préserver ce qui pour beaucoup (ou moi en tous cas) fait son charme unique.

Satisfaire un public croissant sans vendre son âme musicale, résister aux sirènes du haut de gamme pour conserver un public diversifié, c’est deux défis de taille et un équilibre laborieux à satisfaire. Mais je suis tenté de dire qu’ils sont justement à la mesure d’un festival stylé, hardi, généreux, devenu une référence à travers le monde entier, et qui célébrera bientôt un demi-siècle d’existence. Montreux-nous donc ce que t’as dans le ventre.

 

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