“Moi je suis un passionné, eux des vendeurs”

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Vendre des BD à Lausanne, ça se passe comment? Rencontre avec les libraires BD de la capitale vaudoise.

Il y a quelque chose qui frappe à Lausanne : la diversité de l’offre culturelle. En effet, vous trouverez facilement des petits disquaires, des librairies indépendantes, des cinémas de quartier, etc. À côté de Payot ou de Pathé, il semble y avoir de la place pour pas mal de monde. Cela est étonnant pour une petite ville (300 000 personnes dans l’ensemble de l’agglomération), mais c’est tout bénéfice pour le consommateur. Un blogueur a voulu en savoir plus et est parti à la rencontre des libraires BD lausannois. En toile de fond, une question : comment survivre avec de grandes enseignes comme la Fnac et Payot ?

Il y a quatre librairies BD à Lausanne : Raspoutine (rue Marterey), Apostrophe (rue des Terreaux), Crobar (rue du Petit-Chêne) et Belphégor (boulevard de Grancy). Elles ont toutes plusieurs années d’existence, la palme revenant à Apostrophe qui se trouve depuis 20 ans à la rue des Terreaux. Pour devenir gérant, pas de parcours tout tracé. Le patron de Belphégor, Didier Rognon, travaillait ainsi dans la sécurité avant d’ouvrir son magasin sous-gare.­­ Lorenzo Pioletti, de Raspoutine, a lui eu la chance de se former pour son métier : « j’ai été le premier en Suisse à obtenir un CFC de vendeur spécialiste en BD. La formation n’existait pas avant, mais j’ai contribué à sa création ! »

Le petit marché lausannois de la BD a été bouleversé en septembre 2002 quand la Fnac a ouvert à Bel-Air son troisième magasin en Suisse. Pour la petite histoire, la chaîne a vu le jour à Paris en 1954. Max Théret et André Essel réalisent leur projet de créer une Fédération Nationale d’Achats des Cadres proposant des « loisirs culturels », marché en pleine explosion au sortir de la seconde guerre mondiale. Ce qui était à l’origine une petite coopérative connaît le succès et se transforme progressivement en entreprise capitalistique. En 1980, l’enseigne entre en Bourse, tandis qu’elle change plusieurs fois de propriétaire. La gestion des ressources humaines exige progressivement des employés une flexibilité constante (augmentation du travail intérimaire et du temps partiel) afin de pousser chacun à « faire du chiffre ». Après un échec à Berlin en 1991, la marque s’exporte avec succès à l’étranger. Aujourd’hui, la Fnac est un groupe multinational employant 20 000 salariés et comptant 3 millions d’adhérents. Outre ses 80 magasins en France, l’entreprise est présente en Belgique, Brésil, Espagne, Grèce, Italie, Portugal et Suisse. En Suisse, le Fnac compte quatre enseignes : Lausanne, Fribourg, Genève Balexert et Genève Rive. Pour beaucoup, la Fnac est assimilée à un « supermarché culturel », mais 70% du chiffre d’affaires est réalisé sur les produits techniques (informatique, audio, etc.). Les romans, BD, DVD et disques sont ainsi devenus un « vernis culturel » (lire l’article de Jacques Denis, « la Fnac ou les avatars du marketing culturel » dans le Monde Diplomatique de décembre 2009).

Comment les libraires BD indépendants ont-ils résisté à l’arrivée de ce « monstre » ? « Quand la Fnac s’est installée à Lausanne, cela a déclenché une guerre des prix avec Payot », explique Didier Rognon de Belphégor. « Ils se sont observés et ont baissé tous les deux leurs prix, pour attirer chacun le plus de clients. Payot a entièrement réaménagé son magasin à cette occasion ». Actuellement, le prix d’achat d’une BD est le même chez un libraire spécialisé BD qu’à la Fnac et Payot : « la croyance que les libraires BD sont plus chers est fausse », explique le gérant de Raspoutine. La seule différence de prix fonctionne pour les adhérents.

Pour Francis Bianco, de la librairie Apostrophe, les conditions avantageuses dont la Fnac bénéficie en fait un concurrent déloyal. « Ils arrivent à obtenir des rabais de 45 à 50 % à l’achat des BD, alors que nous n’avons que 40 %. Ils ont également des rabais spéciaux sur les nouveautés, et peuvent renvoyer leurs stocks invendus tout le temps, contre un an pour nous. Leurs délais de paiement sont également plus longs : 90 jours pour la Fnac, 30 jours pour nous ». Parce qu’elles vendent des bandes dessinées à une grande échelle, la Fnac et Payot parviennent à faire des économies d’échelle et sont en mesure de négocier de meilleurs prix que les petits libraires – exactement le même phénomène qui se produit entre les géants de la grande distribution alimentaire et les petites épiceries.

Les effets de cette réalité du marché ne sont pas les mêmes pour tous les libraires. Ainsi, le patron de Belphégor estime être peu touché par le « phénomène Fnac » : « je suis en dehors de tout ce ‘truc’, car je me situe sous-gare. J’ai une forte clientèle fidélisée, dont une partie passe avant de prendre le train, et qui n’a pas le temps de monter en ville. La Fnac, c’est ‘in’, c’est pour les jeunes. Généralement, mes clients vont chez Payot ou à la Fnac pour repérer les nouveautés, puis ils viennent les acheter chez moi ! ». Un constat qui est partagé par Lorenzo Pioletti (Raspoutine) : « mes clients vont y faire du repérage, ou acheter d’autres choses comme de l’audio, tout en continuant à acheter chez moi. En 2002, quand la Fnac s’est installée, ils sont bien sûr allés voir par curiosité. Mais ils ont vite vu où se trouvait le service. » Et il continue en expliquant la différence entre sa librairie et la Fnac : « on ne fait pas le même métier. Je suis un libraire passionné, j’aime ce que je fais, je conseille mes clients. Je ne dois pas aller voir sur un ordinateur si j’ai quelque chose en stock, car je connais mon magasin. Je discute avec les personnes et je sais de quoi je parle. Eux, ce sont des vendeurs. Chez Payot, c’est différent, car une partie du personnel a vraiment une formation de libraire. »

Pour Apostrophe, situé à 100 mètres du géant jaune, le discours est moins positif : « je sens clairement la différence. J’ai perdu beaucoup de clients. Avant, quand un nouveau Titeuf sortait, j’en vendais 200 exemplaires. Maintenant, c’est 60. Payot et Fnac raflent désormais le marché des nouveautés. Or, c’est justement sur ce genre de best-seller que je peux me faire des liquidités pour pouvoir vendre d’autres BD d’auteurs plus spécifiques. Vous rajoutez à cela les travaux de la Migros des Terreaux et la crise, mon commerce est clairement en péril ».

Francis Bianco, amer, lance un avertissement : « il faut acheter chez les petits. Sinon les libraires BD seront comme les disquaires, ils disparaîtront. Quand vous voudrez trouver un spécialiste, ce ne sera plus possible. » Du côté de Lorenzo Pioletti (Raspoutine), l’avenir n’est pas si sombre : « la Fnac et Payot ne remplaceront pas les libraires BD, car nous vendons des choses qu’ils n’ont pas : des BD rares, des éditions limitées, des objets de collection, des vêtements, de la BD d’occasion, etc. Mais pour survivre, nous devons cultiver notre avantage comparatif : le service. Le plus dur à faire est une bonne réputation ; le plus facile c’est de la détruire. Nous devons donc être attentifs à nos clients et leurs exigences. »

L’arrivée du géant jaune ne semble donc pas avoir tué la BD indépendante à Lausanne, même si elle affaiblit ses liquidités et donc ses marges de manœuvres. Tout n’est pas rose pour autant : pour certains, le coup est dur, surtout quand on est situé dans le même quartier que la concurrence. La Fnac et Payot semblent finalement dynamiser le marché plus qu’ils ne le monopolisent : ils contribuent peut-être à une plus forte consommation de BD par les Lausannois… ce qui peut avoir des effets positifs pour les librairies indépendantes. Alors, chez qui acheter ? Peut-être chez le moins cher… mais plus probablement chez celui qu’on connaît et qui est dans le quartier.

www.raspoutine.ch
www.crobar.ch
www.apostrophe.ch
www.bdbelphegor.ch
www.fnac.ch
www.payot.ch

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Etienne

5 réponses

  1. funambuline
    | Répondre

    Et pareil pour les librairies indépendantes ou les vendeurs de dvd, il faut continuer à les fréquenter, sinon la diversité culturelle s’éteindra avec eux !
    Basta, Aux Yeux Fertiles ou Karloff. (j’en oublie sûrement !)

  2. camomille
    | Répondre

    Merci pour l’objectivité!! 🙁
    Je suis libraire à Payot. J’y ai fait mon apprentissage et après avoir obtenu mon CFC je me suis spécialisée en littérature jeunesse. J’adore mon métier et le fais avec passion, le but étant de transmettre, de partager et de faire aimer la lecture. Et non pas de simplement vendre pour vendre comme le laisse suggérer cet article. Je refuse de me faire passer pour une simple vendeuse sans qualification du fait que je travaille dans une grande librairie. Le raccourci est facile et injuste.

    • manuela
      | Répondre

      Etant ex-libraire chez Payot, j’ai cotoyé beaucoup de passionnés comme Camomille dans cette librairie ! Ces libraires sont toutes des personnes qualifiées qui ont un rapport au livre qui va au-delà de la vente. C’est moins Payot que l’ensemble de mes ex-collègues que je défends ici. 
      Au passage, je tiens à préciser que la Fnac emploie également des libraires, pas uniquement des vendeurs et qu’elle forme également des apprentis.

      • etienne_doyen
        | Répondre

         
        Merci pour vos commentaires.

        L’idée de mon article était de faire un reportage sur les librairies BD indépendantes à Lausanne, n’appartenant donc pas à un groupe. C’est ainsi que j’ai contacté les libraires et que je suis allé les rencontrer dans leur magasin. La faiblesse de cet angle est que je ne suis pas allé interroger Payot et la Fnac. Au vu de vos remarques, je vois bien que cela aurait rendu mon article plus riche et nuancé.

        Au sujet de la phrase de ce libraire “je suis un passionné, eux des vendeurs”, elle est à remplacer dans son contexte, comme c’est fait dans l’article. La personne a directement rajouté “Chez Payot, c’est différent, car une partie du personnel a vraiment une formation de libraire”, ce qui va dans le sens de vos commentaires. Je complète en précisant que l’intéressé ne parle que du secteur BD, et pas de l’ensemble de Payot (donc pas la littérature jeunesse).

        Vous avez entièrement raison de réagir, ce qui permet d’ouvrir les yeux sur la différence qui existe entre la philosophie de travail imposée par la direction (et sur ce point, c’est clair que de grands groupes comme la Fnac demandent explicitement à leurs employés à faire du chiffre – voir la très réussie BD autobiographique de Leslie Plée “Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses”), et de l’autre côté, le vécu et les aspirations effectives des employés, qui doivent bien faire leur travail même s’ils n’adhèrent pas en tous points à cette philosophie. Mon article n’avait pas pris cela en compte, mea culpa.

        • flo
          | Répondre

          Attention en effet il ne faut pas se tromper de cible, les problèmes majeurs sont au niveau de la politique de l’entreprise et non de ses employés. Libraire chez Payot, je peux vous assurer que ce sont mes collègues qualifiés et passionnés qui sauvent l’honneur de notre métier au quotidien et que la moindre des choses est de respecter et reconnaître la qualité de leur travail effectué tant bien que mal face à la pression commerciale de ce milieu. De nombreux libraires rêveraient d’ouvrir leur propre librairie, de devenir indépendants mais la réalité économique s’impose et Payot reste de loin le plus grand employeur de Suisse romande.

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