Mobilisation pour la démotivation

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A la base, la fête du travail était une journée annuelle de grève pour la réduction du temps de travail. Comme on peut toujours se gratter pour passer aux 35 heures en Suisse, faisons du 1er mai une journée annuelle de grève pour la réduction de la motivation au travail!

« Travailleurs, travailleuses, il va falloir se démotiver », nous disait un récent article de rue89 qui présentait le livre du philosophe Guillaume Paoli, “Eloge de la démotivation”. L’auteur interrogé  expliquait que les tâches mécaniques de l’époque du taylorisme se sont faites remplacées par des tâches intellectuelles dans les pays occidentaux. Par conséquent, on ne peut plus penser à autre chose en travaillant, il faut s’engager totalement (« la mobilisation totale des cerveaux »), ce qui implique du personnel motivé. Un autre motif pour cette volonté de motiver les travailleurs est le fait « qu’ils sont toujours moins motivés par ce qu’ils ont à faire ».

Le sociologue Christian Salmon expliquait, lui, cette « démobilisation » dans l’excellent Storytelling en 2007, par  une déconstruction de l’identité spatio-temporelle de l’entreprise due au nouveau capitalisme. Avant, les employés avaient « un sentiment d’appartenance, peut-être fallacieux mais ressenti, à une entreprise collective ». Cette impression venait « d’une certaine continuité temporelle structurant le travail de la vie (la carrière, la journée de travail, l’alternance travail/loisir (..) ) ». Mais le nouveau capitalisme impose aux entreprises ce qu’il appelle « l’apologie du changement permanent », pour donner l’impression d’un dynamisme bien vu sur les marchés boursiers. Ce nouveau mode de fonctionnement bouleverse donc les employés qui ne s’identifient plus à leur entreprise et qui se retrouvent démotivés.

Pour remobiliser les troupes, les managers sont alors devenus des storytellers. En racontant de belles histoires aux travailleurs on reconstruit cette identité spatio-temporelle à l’entreprise. Les plans de carrières, les bilans annuels, les paliers à franchir permettent à l’employé d’intégrer le temps de l’entreprise au sien. Ainsi, lorsque le travailleur lambda atteint le palier « chef de projet », il peut s’acheter une maison (le pallier « expert » lui ayant déjà permis d’acheter le break et le chien). Mais les récits n’ont pas plus de poids que le dernier almanach. Le storytelling sert avant tout à motiver le travailleur pour qu’il produise plus. La surmotivation au travail est une maladie contemporaine à soigner au plus vite, car elle trompe les employés et les effets sont là: suicides du travail, stress, augmentation de maladies psycho-pathologiques, etc. Pour Guillaume Paolini, il est d’ailleurs temps d’une « prise de distance individuelle afin d’essayer de reconquérir un peu de son propre temps, de sa propre énergie et de ne pas se laisser complètement capter par le monde de l’entreprise ou plus généralement celui du marché ». J’abrège cet article préventivement et j’espère vous avoir motivé à vous démotiver.

(Crédit photo: www.flickr.com/onesevenone sous Creative Commons)

Loïc

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