Mi-homme, mi-bus…

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... et re mi-homme derrière. Petit hommage pas du tout posthume à une vraie légende oubliée de la vie lausannoise: Martial a.k.a. "l'Homme-Bus".

Lausanne, ce n’est pas seulement les ruelles pavées, les clochers, le lac, les petits troquets de caractère, les canelés, le mont Corcovado ou les arènes de Nîmes… Lausanne, c’est aussi une mosaïque châtoillante et chamarée de personnages emblématiques que chaque autochtone a eu la chance de croiser une fois ou l’autre dans les faubourgs de la cité vaudoise. Ainsi, le mec qui chante tout seul avec son casque, le mec en bombers et à la petite voix qui prophétise à fond, le mec qui se ballade avec des fruits ou un pot de fleurs sur la tête, le mec en survet’ qui prend le bus avec un sac de sport rempli de gnôle, le mec à torse-poil qui raconte sa vie, Rascar Kapac l’Indien/ne, le mec j’te jure qu’il lui manque que 14,90 pour rentrer en Valais, la vieille femme arabe qui insulte les gens, “copain” qui veut un câlin et ton numéro de téléphone et bien d’autres encore rivalisent chaque jour d’ingéniosité pour rendre notre vie un peu plus surprenante. Mais cette collection rurale de vignettes panini du quotidien ne serait pas complète sans une pièce maîtresse quelque peu oubliée, une étiquette brillante à échanger contre deux: Martial, l’homme-bus.

La légende raconte que dans le milieu des années huitante, Martial Richoz, alors jeune Lausannois passionné par les transports publics de sa ville, s’était vu refusé le poste de chauffeur de bus aux T-L. C’est ce “pourquoi” du déclic qui se produisit chez Martial qui est légendaire, hein. Tout ce qui suit, en revanche, est vrai. Tous les jours, le jeune Martial se munissait d’une charrette qu’il tenait solidement par les poignées, installait devant lui un panneau et deux antennes, et partait, tel un Transformer rupestre, arpenter les routes d’un réseau de transports publics alternatif à celui des T-L qu’il avait lui-même dessiné. Il était donc courant pour l’automobiliste de l’époque de croiser Martial l’homme-bus dans l’enfer du trafic phocéen (je parle toujours de Lausanne, mais j’en ai marre de dire “lausannois”, et “phocéen” ça chie), avant de le voir obliquer en direction d’un arrêt en imitant le bruit du bus immobilisé, puis celui des portes qui s’ouvrent. Prise d’affection pour cet attachant personnage, l’entreprise de transports lausannois offrit très vite à son plus grand fan un uniforme complet de conducteur, ajoutant ainsi un côté officiel au tableau. Martial fit définitivement partie de la maison lorsqu’un très sérieux petit signe de la main entre tous les conducteurs du réseau officiel et lui-même devint systématique.

Alors, oui, là je vends le truc un peu comme si c’était chou, un type qui fait chier le trafic avec une brouette en faisant des bruits de bouche, mais il faut quand même poser LA question qui nous taraude tous, aussi touchant puisse être le protagoniste de l’histoire: “Il serait pas un peu con, Martial, des fois, kümeme?” Eh bien, pas tant que ça, t’sais. En tous les cas, la question a fait débat. En 1986, Martial a fait un court passage à l’hôpital psychiatrique de Cery. Cet épisode, retracé par un film-documentaire de J.-C. Chanel et C. Torracinta, “l’Affaire Martial”, marqua une division forte et passionnée des opinions lausannoises entre les pro-internement et les contre, même si le film montre que les deux camps étaient animés par la même idée: la sécurité et le bien-être de l’homme-bus. Le Professeur Nicolas Duruz, à l’Institut de Psychologie de l’Université de Lausanne, en raconte lui-même encore l’histoire à tous ses étudiants aujourd’hui tant le cas Martial représente selon lui la frontière très floue entre la pathologie et la “normalité”.

Au début des années nonante, Martial disparut de la circulation, au propre et au figuré. Il semblerait que le décès de sa mère, avec laquelle il vivait, ait rendu sa situation plus difficile. Il est aujourd’hui hors service et réside définitivement à Cery, où un vrai bus lui a été aménagé dans l’un des parcs de l’institution. 

Yann Marguet

6 réponses

  1. Un passant qui passe
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    Merci pour ces nouvelles sur cet homme étrange et extra-ordinaire !

  2. oksamat
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    Le bus est visible sur google maps ici http://goo.gl/maps/PwjnD

  3. The Traveller
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    Martial a fait son show ce lundi 16 janvier 2017 sur le bus 25. En gros délire parano contre la police … on se serait cru au théâtre. Par des températures négatives, il se promenait en t-shirt. A l’arrêt des Délices, ses copains flics sont arrivés pour j’espère le ramener à domicile et au chaud! Sacré Martial !

    • Mathilde
      Mathilde
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      Merci pour ces nouvelles ! Perso cela fait longtemps que je l’ai pas croisé !

  4. Je Moi Personnellement ;-)
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    Quel Grand Plaisir de retrouver une pensée souvenir d’un ex-camarade d’école que j’avais côtoyé à l’époque 🙂
    Contrairement à ce que plusieurs personnes pensaient, il était Intelligent et avait de la culture, en dehors de ce qu’il vivait…
    Perso j’aurais écris quelques mots un peu autrement dans ce message, mais malgré tout il était Agréable de lire ce post Merci 😉

    • Mathilde
      Mathilde
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      Merci pour ce commentaire-souvenir ravivé.

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