Mamy fait de la résistance

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Dans le bus, fin de journée, les traits sont tirés et les mines renfrognées. Fait ch* ce boulot, pays de loup, le monde part en cacahouète. A l'exception de cette grand-maman qui échange vannes et gags avec un ado totalement cuit. Chapeau.

“Entre nous soit dit, c’est mieux de se démerder que de s’emmerder”. Une vieille dame haute comme trois pommes, marquée par les années mais plus pétillante qu’une jeune femme de trente ans, est assise dans le bus n°5 et chuchote ses conseils de grand-mère à l’oreille de son voisin, un jeune ado cuit comme une huître et plié en quatre de rire. Il est 17h30 et les gens rentrent du boulot, la tête ailleurs.

Ce jeune ado, certains d’entre vous l’avez certainement déjà croisé, en général aux heures de fermetures des Denner, quand les jeunes cadres dynamiques se pressent pour ramener une boîte de chocolat au kirsch à Madame – ils ont oublié, ulcérés qu’ils sont par le yoyo boursier, qu’aujourd’hui c’est l’anniversaire de leur rencontre – quand les bandes de potes viennent faire le plein de mousses et lorsque les alcooliques de service remplissent leurs poches de munitions lourdes pour passer la soirée “au chaud”.

T-shirt de l’équipe de France, un pendentif Tour Eiffel autour du cou, des petites lunettes de soleil, le teint halé et un bandana sur la tête, il doit avoir 16-18 ans. Et c’est triste à voir, il est ravagé par l’alcool. Bourré de chez défoncé, une bouteille de Wyborowa entamée à la main et 6 autres litrons de Whisky, Ballantine’s, Pastis et Cordial aux Oeufs (waouw, là j’ai envie de rendre) posés entre son sac de sport et ses godasses, il tape la tchatche de façon singulière à cette dame qui pourrait sans problèmes être sa grand-mère. Petites tapes de coude, des vannes bien placées que mère-grand n’attend pas pour lui rendre, rigolades; tout ça n’a rien d’outrancier et les deux semblent bien s’entendre. Le hic, c’est le cas de le dire, c’est qu’il est loin d’être idiot et qu’il agrémente ses phrases de citations bien choisies.

Mais le plus drôle, c’est d’observer la tête des gens autour. Vous savez, le genre de tête qui sourit jaune lorsqu’un bourré puant l’oignon rassis renverse sa bière à deux pas de Fritzi le petit chihuahua ou qu’un autre parle trop fort de sa vie sexuelle peu glorieuse avec sa nana. Des têtes coincées de gens qui flippent quand un toxico te demande si hé mec, t’as pas dix balles?, ou quand ils vivent une situation inhabituelle, sortant du train-train quotidien des “gens normaux” et du (bientôt) métro-boulot-dodo. Oui, vous les reconnaissez, ces fronts luisant de stress et de peur, d’appréhension ou de dégoût à peine dissimulé lorsqu’un trisomique leur adresse la parole avec deux trois postillons en prime. Ce soir, les têtes des gens assis autour de ce jeune bourré inoffensif ne trahissent pas: elles n’attendent qu’une chose, arriver à destination et descendre de ce foutu bus, “et pourvu qu’il ne me parle pas, ce gros malade!!” Des têtes qui, en essayant de camoufler le malaise, le font éclater à la surface avec d’autant plus de force. 

Cette grand-mère, elle m’a bien fait rire. “Vous savez Madame, je me démerde moi. Dans mon sac, j’ai mes affaires, je fais ma lessive, je me lave. Je bois beaucoup c’est vrai, mais bon, que voulez-vous. Ah, je vais vous en poser une bonne de colle: je parie que vous ne savez pas où c’est le 9-3. Hein, je vous en bouche un coin là, hein? Hahaaa, j’en était sûr… Vous ne voulez pas évoluer vous hein?” Là où d’autres se seraient méchamment vexés ou franchement apeurés, elle au contraire se fend la poire, répond un “oh, à mon âge, c’est trop tard hahahahahaha”, enchaîne la discussion et lui renvoie ses vannes du tac au tac. Et de conclure: ”Je dois vous dire mon cher, au moins c’est mieux de se démerder, comme vous, que de s’emmerder. Ceux qui se démerdent, au moins ils font quelque chose. Ceux qui s’emmerdent en revanche ne font rien. Je descend ici, je vous souhaite bon courage. Au revoir”. 

On dit souvent que les vieux sont cons, rétrogrades, racistes, obtus et qu’ils détestent la jeunesse parce qu’elle fout le camp. Là il faut reconnaître qu’en parlant lessive, philosophie, Seine Saint-Denis, actualité, avenir et alcool avec ce gentil fou, c’est bien la seule personne qui a fait preuve d’humanité dans ce bus de coincés. Même si lui aura tout oublié à la prochaine gorgée de vodka…

Michael

2 réponses

  1. fleks
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    Comment insulter tous les gens qui prennent le bus a l exception de 3 (la mami, le jeune et l auteur de l article qui lui est vraiment moins obtus que tous ces autres gens froids et renfrognes). Je pense bien que le ton moralisateur est voulu, mais quand meme…

    En dehors de cela, j ai de gros doutes sur le contenu en alcool de chaque bouteille de la “legende du 5”.
    Car sinon :
    1: il a un budget journalier de fou pour l alcool.
     2. Coma ethylique garanti.

    • jojo148
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      Détrompe toi !
      Moi je l’ai bien rencontrée à Lausanne quelques fois ce gars totalement bourré, avec toujours 3-4 bouteilles dans les mains… Habillé tout en noir, avec un bonnet, des lunettes et des gants de la même couleur. La première fois que je l’ai vu, il était dans un bus (le 7 pour être précise), avec une petite table devant lui, des tours eiffel dessus, deux bouteilles de vodka entre ses jambes, et un autre à la main (je ne suis plus sûre du genre de l’alcool et ni du nombre de bouteilles…).  Par contre je pense qu’il avait plus de 19 ans, mais incapable de lui donner un âge, il est vrai.
      Il fait quand même peur ce gars, et on ne voit pas encore trop qu’il boit autant !
      Et sans vous mentir, j’étais un peu tétanisée quand je l’ai vu, car ce genre de personne, tu ne sais pas s’il est fou, malade mental et qu’il va péter un plomb ! Donc j’étais très heureuse de sortir du bus, je l’avoue.
      Donc j’applaudis de mes deux mains cette petite grand-maman courageuse, car je ne serais pas restée à côté de lui, je l’avoue encore une fois. Bravo Madame pour votre optimisme et votre sens de l’humour :o)
      Et en passant, bravo pour l’article, Monsieur le rédacteur !
      Joëlle

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