Madame, Monsieur, s’il vous plaît

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Dans un pays d’opulence et de propreté où l’on semble plus s’offusquer de voir un estropié au teint buriné tendre la main devant le centre Coop que du retour des bonus des hauts managers, comment réagir face à la réalité de la mendicité ?

Comme la dame à cheveux gris permanentés tirant sur le bleu engoncée dans son manteau burberry, je les ai bien remarqués. Depuis quelques temps, pas une fois où je me promène en ville (ce que j’évite de faire en période « Jimmy Choo chez H&M » sous peine de perdre définitivement toute foi en l’existence du « bon sens comme la chose au monde la mieux partagée » de l’ami Descartes), je ne manque de tomber sur l’un d’entre eux, ceux qu’on appelle désormais, « les Roms ». Il y a ce jeune homme aux yeux d’un bleu cristallin qui souffle plus qu’il ne joue dans son harmonica, assis à l’entrée de la Coop des Bergières qu’il vente ou qu’il pleuve. Je l’ai par ailleurs vu une fois se faire invectiver par un monsieur sortant de ladite Coop, ses sacs en papiers pleins. Ce brave homme pensait certainement qu’à son âge il ferait mieux de trouver du boulot et que s’il est assis par terre quand il flotte, c’est évidemment par pure fénéantise. Il y a cette jeune fille absolument magnifique accroupie sous le distributeur de billets de la rue de Bourg qui tient son bébé dans ses bras. Il y a cette grosse dame à fichu qui semble ramper sur sa canne et qui agresse la moitié des gens qu’elle croise aux alentours de Saint-François. Ou encore cette femme en chaise roulante, ce monsieur  moustachu unijambiste. Tous le même point commun ; ils tendent la main vers nous.

Sans tomber dans le misérabilisme, comment comprendre la situation des Roms qui mendient à Lausanne et surtout, la vive réaction que leur présence suscite en chacun de nous ? Tour à tour culpabilité, peine, incompréhension totale, agacement, mépris…. Quelle image de notre jolie ville, et plus largement de la Suisse nous renvoient-ils qu’on ne veut pas regarder en face ?

Un excellent article du « Lausanne Cités » d’aujourd’hui titre : « pas de filières organisées ! » Je dois avouer mon soulagement lorsque je l’ai lu. Car les fantasmes collectifs et les légendes urbaines vont bon train lorsqu’on parle des mendiants, relayés notamment par certaines chaînes de télévision françaises dont le seul but rappellons-le est de faire grimper l’audimat. Ainsi, M6 parlait dans un reportage à l’objectivité journalistique douteuse du « roi des Roms », qui serait une sorte de parrain de la mafia d’un pays pauvre de l’est (Géorgie ou Roumanie, en général) envoyant ses sbires aux quatres coins de l’Europe afin de lui ramener la thune des honnêtes citoyens. Voilà un moyen efficace de se débarasser de sa culpabilité lorsqu’on passe à côté d’une main tendue en l’ignorant : toute façon, c’est tous des criminels !

Qu’on s’entende, moi je ne fais pas mieux que les autres ; parfois je donne, quand c’est vraiment trop la honte d’avoir mon porte-monnaie dégainé sous le pif d’une jeune femme de mon âge assise par terre sous le bancomat avec un nourisson dans les bras (c’est que les bougres choisissent bien leurs endroits, pas moyen de faire semblant de pas vivre dans un pays de gros bourges), parfois je fronce les sourcils quinze mètres avant d’en croiser un, que j’ai très bien vu, décidant que j’ai moi aussi mes soucis et qu’aujourd’hui, faut pas m’emmerder. Céline Monnay souligne encore dans le « Lausanne-Cités » qu’une mentalité plutôt protestante bien ancrée à Lausanne y est probablement pour beaucoup dans les réactions d’agacement suscitées par la présence des mendiants, ce qui n’est pas le cas partout (et pour une description exhaustive de la situation, je vous renvoie à l’article sus-mentionné, à mon avis indispensable). Ce que je remarque en discutant avec vieux et jeunes de tous bords, c’est que tout le monde bute sur la même interrogation : « Mais finalement, c’est mieux de leur donner ou pas ?!». Grande question en effet ! Premièrement, il est important de souligner que la mendicité n’est pas illégale à Lausanne. Les roms sont dans leur bon droit de tendre la main dans la rue. Après, c’est toujours pareil. Jamais facile d’être renvoyé à sa propre conscience quand l’altérité nous déstabilise.

Car je ne suis pas convaincue qu’un raciste-UDC sommeille en chacune des personnes qui passe à côté d’un rom sans déposer une pièce ou deux dans sa main. Il y a simplement des aspects de la réalité plus difficile à regarder en face que d’autres. La misère dans un pays riche notamment, exposée à côté de nos symboles d’opulence et de stabilité, ça fait tache. Car pour moi le raisonnement reste toujours le même, martellant entre mes deux oreilles : on ne finit pas à mendier sur le trottoir par plaisir ou par paresse, surtout quand il nous manque une jambe. C’est donc forcément qu’on fait ça pour survivre. Et si pour survivre on est forcé de s’en remettre à la bonté des passants, c’est que la société nous a tout simplement abandonnés dans le caniveau. Comment donc est-ce possible dans ma si jolie petite Suisse ?! Cela signifie-t-il que les laissés pour compte, rejetés et marginalisés non-seulement par un système mais par l’opinion publique, ça existe ? Au secours, le monde serait-il injuste et dégueulasse ? Et pire… si ça m’arrivait à moi, que pourrais-je faire ?…

Ce qui est certain en tous les cas, c’est qu’il est plus simple de s’offusquer de « l’absence de dignité » qu’implique le fait de mendier, plutôt que de réaliser que l’acte de dignité le plus total est le respect des droits humains, fondamentaux et identiques pour tous.

Je concluerai en citant Alexandre Astier dans Kaamelot (ça c’est de la référence !) : «  Un grand chef, c’est celui qui défend la dignité des faibles. » Prenons-en de la graine. A bientôt les enfants ! 

Gab

2 Responses

  1. fleks
    | Répondre

    L’exploitation de Roms par d’autres Roms existent (même si évidemment chaque Rom ne fait pas partie d’une filière organisée), et c’est assez horrible. La nier c’est vivre au pays des bisounours… Enfin on y est habitué, de toute façon le capitalisme c’est la même chose sous une forme socialement acceptable.

    Dans notre chouette pays, pour éviter la mendicité,  on a quand même organisé des méthodes qui valent ce qu’elles valent contre la misère la plus crasse et les invalidités, cela s’appelle l’aide sociale et l’assurance invalidité.  Pas si mal.

    On remarquera que les mendiants, c’est de tout temps qu’ils ont une image extrêmement négative (ah mes souvenirs de politique et actions sociales…)

    Donner ou pas, cela reste une décision individuelle et je suis tout à fait d’accord qu’il est nul besoin d’invectiver les mendiants si on n’apprécie pas leur activité.

    Cependant, personnellement, je préfère faire en sorte que l’aide sociale soit plus performante qu’être solliciter à tout bout de champs par des mendiants, Roms ou pas. Pour moi le fait que l’aide vienne de l’état apporte une garantie supérieur que les fonds seront véritablement utilisés pour aider les plus démunis (et non pour une éventuelle organisation ou dans le cas des toxicos pour une dose).

    Chacun selon sa conscience.

  2. Tine
    | Répondre

    Je suis tout à fait d’accord que le discours ambiant sur eux est dégueu!
    Donner à quelqu’un qui est dans le besoin signifie deux choses, à mon sens. Un: une gratuité totale, sinon ce n’est pas un don. Lorsque l’on se demande pourquoi on donne, on ne donne pas. Deux: une mise au-dessus de toutes les autres considérations d’une valeur fondamentale, à mon sens: la compassion. La compassion, c’est voir l’autre non comme une menace, mais comme un autre soi. Et ouvrir son coeur aux autres est la seule et valable raison d’être en ce bas monde. 

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