Lorsque Fellini nous est conté.

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À l'occasion de l'intégrale Fellini, qui se déroulera à la Cinémathèque Suisse en juin, Gérald Morin revient sur son expérience d'assistant du Maestro, et ce pour le Lausanne Bondy Blog.

C’était l’assistant de Fellini sur le Casanova, me dit une petite voix dans ma tête. Respect, quand même !, ajoute-t-elle. Je la fais vite taire et essaie de me concentrer sur l’interview que je m’apprête à faire avec Gérald Morin. Ancien assistant et secrétaire de Fellini (de 1971 à 1977), ce lausannois de naissance a participé à plus de cinquante tournages et a collaboré avec des réalisateurs tels Lars Von Trier, David Lynch, Jean-Jacques Annaud, Sergio Leone, Robert Altman, Michel-Angelo Antonioni, pour ne citer qu’eux. Dans le cadre de l’intégrale Fellini proposée par la Cinémathèque Suisse, il présentera Roma, Amarcord et Il Casanova di Fellini, les trois films sur lesquels il a travaillé.

Les présentations étant faites, je frappe à la porte et bientôt un homme aux yeux encore jeunes m’ouvre. Il m’invite à m’installer sur un canapé plus que douillet et m’apporte un verre d’eau, accompagné de quelques amandes. Un peu déstabilisé par son accueil chaleureux, je m’efforce de remettre de l’ordre dans mes pensées et commence à l’interroger sur son parcours, son expérience avec Fellini et son présent.

À l’époque, j’étais en secondaire. Je n’avais pas beaucoup d’argent de poche, alors je faisais souvent le mur. Arrivé au cinéma, j’attendais l’entracte pour me faufiler dans la salle. Bien sûr, je ne voyais que la seconde moitié des films, mais cela me suffisait pour assouvir ma soif et ma passion pour le cinéma. Je n’avais pas vraiment le choix à vrai dire. Puis un jour, j’ai pu voir des films en entier et c’est là que j’ai découvert Fellini, avec Otto e Mezzo (81/2). Ça a été mon déclic, le film qui m’a donné envie de travailler dans le cinéma. Par la suite, j’ai commencé à travailler sur plusieurs tournages de séries TV et films en Suisse et suis devenu critique cinéma pour la presse écrite européenne et radiophonique.

Dans ce cadre, j’ai décidé en 1971 d’aller voir Fellini sur le tournage de Roma. C’était pour une interview à la base, mais j’avais plutôt en tête de lui demander de travailler pour lui. Arrivé sur le tournage, j’ai attendu un moment de calme entre deux plans pour aller lui parler. Je lui ai demandé si je pouvais regarder et il m’a répondu, un peu énervé : Eh bien oui, regardez ! Puis, je suis resté sur le tournage, à donner des coups de mains à gauche à droite. Me voyant motivé, Fellini s’est renseigné sur moi et, de fil en aiguille, j’ai finalement fait partie de l’équipe.
C’est quelque chose qui aurait du mal à se produire aujourd’hui. Les tournages sont désormais sous assurances, tout est sécurisé. Le côté artisanal s’est un peu perdu.

Gérald Morin réalise son rêve et devient assistant, puis secrétaire du cinéaste qu’il admire le plus, à l’âge de 28 ans. Il travaillera ainsi pendant six ans avec Il Maestro et participera à trois de ses films, et non des moindres : Roma, Amarcord et Il Casanova di Fellini. Et quand je lui demande quelle anecdote définirait le mieux Fellini, il me répond qu’il n’y avait pas vraiment de moment particulier, que c’était une expérience globale, que Fellini ne peut pas être résumé à une anecdote. Il finit néanmoins par me raconter la mauvaise foi dont le réalisateur faisait souvent preuve.

Quand il était dans un décor et qu’il ne savait pas comment filmer une scène, il appelait le costumier et lui demandait de refaire certaines coutures. Puis, il appelait le maquilleur et lui disait que son maquillage n’était pas assez bien et qu’il devait aller le refaire. Et ainsi de suite avec presque toute l’équipe. Et lorsque le producteur arrivait et lui demandait pourquoi il ne tournait pas, il lui répondait : Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Personne n’est prêt ! et la journée de tournage était raccourcie, au plus grand bonheur de Fellini.

Mon meilleur souvenir de tournage avec Fellini reste celui d’Amarcord, qui parle de son enfance à Rimini. C’est là qu’il était le plus serein. Le tournage de Roma était tendu, car il n’était pas content de toute son équipe et pour le Casanova, il y a eu plusieurs problèmes de financement et il détestait le personnage. Alors que pour Amarcord, tout se passa bien, il était bien dans sa peau. Ce fut un tournage plutôt agréable, même si il a duré 27 semaines et que nos journées commençaient à 11h pour finir à 3 h.

Aujourd’hui, Gérald Morin arpente toujours les plateaux de tournage, mais désormais en tant que producteur ou réalisateur. Il a plusieurs scénarii à l’étude, des films en cours de production et surtout un projet qui devrait l’occuper pendant au moins un an.

Il s’agit d’un film documentaire sur Fellini. Accompagné de 11 anciens collaborateurs du Maestro, je reviens sur les lieux de tournage emblématiques de sa filmographie et re-parcoure ses films. Je suis en plein tournage et il devrait sortir en août 2012. Dans le même temps, je suis en train d’écrire Tournages avec Fellini, un livre témoignage de mon expérience fellinienne, qui sera indépendant du documentaire. Parallèlement à cela, je suis également, depuis 2009, rédacteur en chef de Culture en jeu, une revue indépendante qui cherche à sensibiliser les artistes et les politiciens sur les problématiques liées aux relations entre la culture, ses créateurs et ses financements.

On l’aura compris, Gérald Morin ne compte pas s’arrêter de sitôt, et c’est tant mieux.

L’intégrale Fellini débutera lundi 6 juin avec la projection au Capitole de La Dolce Vita et s’étendra sur le reste du mois. Gérald Morin présentera Roma le 25 juin à 15h00 et le 27 juin à 21h00, Amarcord le 25 juin à 17h30 et Il Casanova di Fellini le 28 juin à 15h00 et le 2 juillet à 18h30. Il présentera également deux documentaires sur Fellini :  Imago – L’immaginario di Federico Fellini, le 1er juillet à 18h30 et E Il Casanova di Fellini ?, le 2 juillet à 15h00. Pour plus d’informations, rendez-vous sur la page Intégrale Fellini et Soirée avec Gérald Morin sur le site de la Cinémathèque Suisse.

Et pour plus d’informations sur la revue Culture en jeu, rendez-vous sur cultureenjeu.ch.

Florian Poupelin

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