Les tirs silencieux de Delhi

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Une semaine après les attentas de Mumbai, l'aéroport de New Delhi vivra les prémices de l'horreur. Votre bloggeuse y était et a perdu surtout un peu de sa foi envers les médias.

  Il y a trois semaines, les yeux de la terre entière se tournaient vers Mumbai. L’horreur d’un massacre gratuit, d’une tuerie touchant des touristes et de l’attaque d’un lieu où le luxe rimait jusqu’alors avec rêve. Tous les médias s’arrêtaient sur ces attaques déjà associées au 11 septembre. Aujourd’hui, l’Inde a pourtant retrouvé son statut silencieux dans la presse occidentale. Celle-ci préférant peut-être se consacrer aux idées cadeaux et astuces pour bien préparer sa dinde. Le pays des maharajas, lui, n’en a pas pour autant fini avec son dur combat. Un combat qui ne se limite pas à Mumbai.
Que la prise d’assaut de l’hôtel Taj ait eu la démesure de lui assurer vicieusement la Une des journaux, certes. Que le nombre de kilomètres nous séparant d’un pays ne soit pas proportionnel à la place octroyée dans la presse, certes. En quittant il y a quinze jours ce pays, je laissais pourtant derrière moi un peu de ma foi envers les médias.

Avant-goût de l’horreur

Jeudi 4 décembre,  je fais mes au revoir à ce pays grouillant de vie. Mes pensées sont pourtant morbides. Assise sur mon siège 28 F, le silence des quelque 450 passagers du Jumbo ne cesse de me rappeler la véracité du moment. Deux heures plus tôt, je patiente tranquillement dans la salle d’embarquement  de l’aéroport Indira Gandhi de New Delhi accompagnée de ma mère. Plongée dans ma lecture, les jambes appuyées sur le siège d’en face, je laisse filer les minutes. Il est un peu plus de minuit. La vaste zone d’embarquement subit le va-et-vient des passagers prêts à s’envoler pour les quatre coins du monde. Mes yeux se fixent quelques instants sur l’écran des départs. Sydney, Frankfurt, Boston, Paris, Zurich, …puis se replongent dans Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire.
Une fraction de seconde plus tard, je suis couchée sous la rangée de sièges de la salle d’attente au côté de ma mère; mon livre éjecté sur le sol un mètre plus loin. Un bruit sourd. Une vague humaine criant le temps d’une seconde avant de plonger à terre. Voilà, le peu que je parviens à analyser de la situation. Je ne réalise pas. Mon esprit est vide. Mon corps a perdu toutes sensations. Je ne réalise pas.

Ma mère me tient la main. Je regarde les passagers allongés les uns sur les autres sous les rangées de sièges fixes au sol. Et puis, des tirs viennent confirmer ce bruit sourd que j’avais vaguement entendu. Telle une symphonie macabre, l’intense bruit des coups de feu résonne comme pour mieux authentifier leurs existences.
Un, deux, trois. Un soupir. Une réplique. Un, deux, trois tirs à nouveau. A terre, la seule phrase que je répète est: « Putain, ce n’est pas possible !» Un regard vers ma mère collée à moi. «J’ai peur», lui dis-je en susurrant. Mes jambes trembles. «Moi aussi», me répond-t-elle en me serrant un peu plus la main.

Les tirs n’ont pas cessé. Je repense à Mumbai, aux terroristes tirant au gré du hasard. De la crainte, je passe aux froides pensées de survie. Je rampe un mètre plus loin pour récupérer mes chaussures au cas où il faudrait courir… Je dis à ma mère d’éteindre son portable et fait de même avec le mien craignant un appel nous amenant à nous faire repérer… La tête contre le sol, je tente de trouver un endroit plus isolé où nous pourrions nous réfugier… Mes seules réflexions s’attardent à des considérations pratiques frôlant le ridicule avec le recul. J’en perds toute esquisse de solidarité. Je ne pense pas non plus à ma famille mais juste à comment s’en sortir. Etrange sensation.
J’aperçois alors les bottes d’un militaire semblables à celles de n’importe quel soldat. Coincée sous ma chaise, je ne distingue que ses mollets. A une quinzaine de mètres, je le vois avancer d’un pas très lent. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit peut-être d’un terroriste. Je ne peux m’empêcher d’imaginer cette scène tournant au massacre. Tout en me répétant: «Ce n’est pas possible, ce moment n’est pas réel, ça ne peut pas m’arriver? »

Après la panique, le chaos

Cela fait trois ou quatre minutes que nous sommes allongées sur le sol froid de l’aéroport. Les coups de feu ont soudainement cessé.  J’interroge alors en anglais une fille accroupie au bout de la rangée et lui demande si elle aperçoit quelque chose. Elle me répond un simple: «No», les yeux apeurés. Comme des pions ramenés à la vie, quelques personnes se relèvent et partent en courant. Sans lâcher la main de ma mère, je l’aide à se relever et l’entraîne rapidement à l’opposé des tirs. Nous sautons sur les sièges en évitant les gens encore statiques jusqu’à la porte numéro 7 destinée à l’embarquement du vol Air France en direction de Paris. 
La foule a déjà forcé les portes d’embarquement. Près de la moitié des passagers ont tenté de rejoindre les avions. Certains essaient encore d’ouvrir les portes menant au tarmac malgré les mètres les séparant du sol. Lorsque nous arrivons, des membres du personnel de l’aéroport ont réussi à refermer les portes vitrées. Nous restons alors délibérément serrés derrière ces vitres nous séparant de la passerelle menant aux avions.

Nous restons là à attendre que quelque chose survienne. Les regards se croisent et quelques mots commencent à s’échanger. Le bras douloureux, une dame me raconte avoir été poussée dans une petite pièce de l’aéroport par une hôtesse lui criant de se cacher. Elle n’a rien vu. Chacun se met à livrer les éléments qu’il a aperçus pour tenter de reconstituer un puzzle de ce moment qui nous échappe encore à tous. Dix à quinze minutes plus tard, le haut-parleur donne enfin de la voix rendant immédiatement le silence à la salle d’embarquement. «Your attention please. We have the situation under control. Don’t panic.» Ces quelques mots répétés à plusieurs minutes d’intervalles s’envolent directement dans les sphères de l’absurde. Les gens en rient nerveusement. Normal, la panique a déjà balayé sa tornade de déraisons.

Les soldats indiens font enfin leur apparition rapatriant les voyageurs ayant forcé les portes. Alors que l’équipage d’Air France tente de se frayer un passage vers l’avion, le pilote ordonne sèchement au personnel au sol d’embarquer rapidement ses passagers. Il nous faudra presque deux heures pour rejoindre enfin notre siège. Avant cela, les soldats ont organisé une dernière fouille des sacs devant la porte de l’avion. En vain. Pendant que le mien est tâté minutieusement, des dizaines de passagers me passent à côté. Un mot du pilote pour rassurer avant de prendre les airs: « Désormais, vous êtes sous la sécurité d’Air France.»

Hallucinations si réelles

Arrivée à Paris, huit heures plus tard. Je cherche toutes informations pouvant m’expliquer enfin ce qu’il est bel et bien arrivé dans cet aéroport de Delhi. Sur un écran, j’aperçois rapidement: «6 terroristes tués par les forces de sécurité de l’aéroport», annonce la BBC. L’info me semble probable. Mais de retour chez moi, je n’y crois pas. La BBC retourne sa veste suite à un démenti du chef de la sécurité de l’aéroport, K.R. Singh. Selon les nouvelles informations, les passagers auraient paniqués, et il aurait été reporté, par erreur, que des tirs avaient été tirés. Et K.R.Singh d’ajouter: «Il n’y a pas eu d’incident. L’aéroport a été fouillé de fond en comble.» 

Incroyable. Sans prendre la peine de vérifier cette version, le grand commerce de l’information relaiera alors dans le monde entier la même dépêche. Il ne s’est donc rien passé. Les coups de feu n’ont pas raisonné dans l’aéroport Indira Gandhi. Le chaos n’a pas eu lieu. Les forces de sécurité ont fouillé tous les recoins. Les voitures n’ont pas eu accès au hall d’entrée et j’en passe.
Deux jours auparavant, je lisais encore dans la presse indienne que les aéroports étaient en état d’alerte maximum. Des risques d’attentat impliquant un ou plusieurs avions étaient prévus pour le 6 décembre. La presse avait relayé les manquements de la sécurité suite aux attaques du Taj à Mumbai. Les morts du 26 au 29 novembre n’auront pas eu raison d’une sécurité accrue à Delhi. Après le bruyant massacre de Mumbai, la silencieuse attaque de Delhi.    

 Pascale Burnier de retour du Rajasthan

 

 

 

Pascale

Une réponse

  1. romuald
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    Si la plupart des médias relatent la même info – à savoir des déflagrations qui auraient mené les forces de l’ordre ou de sécurité de l’aéroport à intervenir ainsi qu’un vent de panique parmi les passagers – le Guardian, lui, évoque 3 tirs non identifiés tandis que les médias indiens affirment qu’il y a eu 2 explosions.
    http://www.guardian.co.uk/world/2008/dec/04/india-delhi-minor-incident

    Y a-t-il eu plus de 3 tirs? si 6 hommes ont été abattus, on peut supposer qu’ils l’ont été de plusieurs bastos et qu’il y a donc eu plus de 3 tirs.. A moins que les forces de l’ordres surentraînées aient réussi à tuer 2 gars avec un seul projectile à chaque fois; mais je doute de la valeur de l’entraînement des forces de sécurité indiennes.

    Bref, pourquoi ce flou? le terrorisme s’appuie essentiellement sur les médias: plus un incident, un attentat est médiatisé, plus l’effet recherché est atteint. Puisque l’objectif est que tout le monde en parle afin justement d’instaurer la panique.
    Si le pouvoir politique relativise un attentat, un incident terroriste, l’objectif n’est pas atteint.
    Voilà qui explique, peut-être, le fait qu’ait été étouffé ce qu’il s’est passé à l’aéroport de New Delhi.

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